Les critiques que s'adressent mutuellement le Hezbollah et les Forces Libanaises indiquent le désaccord des deux formations sur tous les sujets. Sauf sur l'essentiel, c'est-à-dire la forme que devrait prendre la troisième République.    Quelle est-elle ? Ils l'ont dit quand ils annoncèrent leurs programmes électoraux respectivement le quatre et le six avril. Les deux préconisent une décentralisation administrative "poussée" dans le respect des accords de Taëf.

 

Si les Forces Libanaises, depuis 2005, n'ont jamais caché leurs souhaits d'obtenir pour les régions à forte domination chrétienne, une plus grande autonomie de décisions. Cela pour deux raisons. D'abord, les partisans de Samir Geagea  reprochent à leurs concitoyens des confessions musulmanes et particulièrement aux chiites de ne pas contribuer à l'édification de l'Etat, de ne pas y croire, d'être réfractaires aux lois qui ne sont pas celles de leurs leaders communautaires et  surtout d'avoir une vision de l'avenir du Liban à l'opposé de la leur. Par ce dernier point, j'entends la position du Liban dans le conflit israélo-arabe, les amitiés du Liban et surtout un modèle de société auquel eux, chrétiens, ne peuvent adhérer. À défaut d'une partition ou une fédération du Liban, ce que l'on reproche aux  Forces Libanaises de souhaiter sans qu'ils ne le déclarent, ils se contenteraient d'une large autonomie. Et c'est là qu'intervient la seconde raison de cette inclinaison. Les Forces Libanaises sont les héritiers des Kataëb de 1958 et 1975, qui eux représentaient la forme moderne du "Abbadaye" de quartier. La ville arabe jusqu'aux dix-neuvième siècle était divisée en quartiers plus ou moins hermétiques. L'autorité du sultan ne s'y imposait que lorsque l'ordre public était fortement perturbé. La gestion du quotidien était déléguée aux notables du quartier et l'usage de la force à un personnage seul ou secondé par des fiers-à-bras. Les quartiers chrétiens ne faisaient pas exception, sauf qu'ils développèrent ce principe jusqu'à former des milices d'autodéfense, vu leur statut de minoritaires perpétuellement inquiets. Prêt à tout pour défendre leur communauté, ils pouvaient dans des moments inconsidérés de bravoure provoquer la ruine de leurs protégés. Courageux et en même temps excessifs, ils ne seront qu'une minorité dans leur communauté. Presque absents dans les moments de paix, ils s'imposent dans les périodes troubles et donc ne peuvent prétendre diriger que dans ces moments-là. Pour que les Forces Libanaises soient le parti des chrétiens,  il faut que ceux-là soient regroupés et en danger. La décentralisation est un pas important vers cette configuration.  (Je dis danger, car je reste persuadé que dans les conditions actuelles, toute délégation du pouvoir central à des entités régionales et confessionnelles est porteuse de guerres, d'abord entre les différentes confessions et entre les confessions elles-mêmes, cela est dû au déficit de démocratie dont souffre les libanais. Ceci est un autre débat).

 

Le Hezbollah depuis son communiqué fondateur en 1995, n'a jamais caché son souhait que l'islam soit la source des lois au Liban. Mais il a reconnu que la composition communautaire du Liban était un obstacle à son assouvissement dans l'immédiat et qu'il n'imposerait pas sa loi par la force. Je le crois, car le Hezbollah est à beaucoup d'égard, un parti pragmatique. Mais il n'en reste pas moins que par la démographie, par l'affaiblissement et le contrôle graduel de l'Etat, par le découragement des autres, il ne tente de parvenir à ses fins. Cela ne reste pas moins un processus lent et le Hezbollah a beau croire en l'infaillibilité de son avenir il doit entretemps garder ses principaux instruments au service de son projet à l'abri de tout danger. J'en citerais les deux les plus importants, ses armes et le contrôle sur sa communauté. Pour ce qui est des armes, ceux-là servent avant tout à combattre Israël, l'ennemie de la nation islamique, usurpatrice des lieux saints et Etat injuste pour avoir spolié la terre d'un peuple. Se sont des composantes essentielles de l'idéologie du Hezbollah et l'on comprend ainsi son acharnement à préserver ses armes. Mais c'est le contrôle de la communauté chiite, qui nous est ici plus utile pour comprendre l'appel du Hezbollah à la décentralisation. Le modèle de société que prône le parti de Dieu est tributaire du comportement des individus, pour cela, il lui faut agir dans deux directions. La première est endogène, elle comprend des interventions à tous les étages de l'activité des citoyens, sociale, économique, politique et culturelle par l'entremise du maillage très serré d'institutions éducatives, d'aides sociales et d'endoctrinement. La seconde direction est exogène, et entend prémunir la communauté de toute influence culturelle extérieure. L'internet, la télévision satellitaire, la libre circulation et la centralisation des opérations administratives où toutes les communautés se côtoient, lui rendent la tâche difficile. C'est pour cela que le Hezbollah tente dans ses quartiers de vivre en quasi autarcie pour réduire les contacts humains avec les "autres". Il encourage un développement économique en circuit fermé où la production et la commercialisation des biens et services se feraient à l'intérieur des frontières invisibles des régions qu'il contrôle. Les institutions éducatives misent en place par le parti et celles étatiques qu'il supervise, lui assure un contrôle de la formation de presque la totalité de sa communauté. Il développe des centres de loisirs pour enfants et adultes, évitant ainsi les déplacements liés aux distractions. Et une décentralisation où les municipalités et les unités administratives périphériques gagneront en autonomie, permettra au Hezbollah de gérer les prestations de l'Etat tout en prémunissant ses partisans et leurs familles de toute influence "étrangère".

 

Voilà comment deux parties qui se vouent aux gémonies quotidiennement, sachant que leur contrôle sur le Liban n'est pas pour l'instant à l'ordre du jour, sont, pour servir leurs causes à court et moyen terme, des alliés objectifs.

 Amine Issa

18/05/09