Ceux qui ont assassiné Rafic Harriri ne l’ont pas fait pour lui voler sa montre. C’est un crime politique. Le verdict du tribunal le sera également. Le pays ou l’organisation qui en est responsable et qui sera dénoncé devra en payer le prix. Le montant de celui-ci sera déterminé en temps voulu selon le rapport des forces. De là, on peut comprendre que chaque partie veuille, soit pour se dédouaner du crime, soit pour s’assurer que l’exécutant sera puni, utilise toutes sortes de pressions sur le déroulement de l’enquête. Mais, en définitive, cette enquête est menée par des centaines de personnes et  plusieurs magistrats concluront, accuseront et jugeront. Peut-on affirmer, sans le moindre doute, que toute la procédure est viciée? Que toutes les preuves sont susceptibles d’être fabriquées? Que tous les témoins sont des menteurs? Que tous les membres du tribunal sont complices de manipulations? C’est pour le moins improbable. Toujours est-il, le Hezbollah, victime ou coupable, doit se défendre et c’est son droit. Mais menacer à tout vent d’une nuit des longs couteaux, effrayer la population, paralyser le pays pendant des mois, traiter tous ses adversaires de suppôts du diable, est pour le moins étrange. Pour se défendre, il possède toute une batterie de moyens politiques et juridiques. Le tribunal n’est pas parfait et il peut le prouver. Le Hezbollah n’est pas seul. Il peut compter sur ses amis et parrains tels que la Syrie et l’Iran et même au-delà sur plus d’une puissance qui s’engouffrerait dans n’importe quelle brèche pour contrer les Etats-Unis. Je pense à la Chine et à la Russie qui, sur plus d’un théâtre, du Darfour à l’Afghanistan, même n’étant pas directement impliquées, se sont opposées aux ambitions américaines. Reste évidement, le geste impérial, l’Amérique qui, malgré tout le monde, impose sa volonté. On l’a bien vue en Irak. Mais l’Amérique d’Obama n’est pas celle de Bush. Ni politiquement, ni économiquement. Et d’ailleurs, l’on voit bien Omar el-Bachir, poursuivi par un tribunal international, se pavaner à Khartoum, sans être inquiété.

Le Hezbollah n’ignore rien de tout cela. En menaçant les Libanais, il perd l’appui d’au moins la moitié d’entre eux pour sa défense. Il sait surtout qu’un coup de force lui serait nuisible. En prenant le pouvoir, il s’enfoncerait dans un bourbier inextricable qui le laminerait comme l’OLP le fut il y a trente ans. Israël n’admettra jamais que l’Aéroport de Beyrouth soit une base avancée des Pasdarans. Ce sera alors une guerre encore plus abominable que celle de 2006 et il n’est pas sûr que cette fois le Hezbollah s’en remette. La Syrie n’acceptera jamais d’être entraînée dans une guerre qu’elle n’aura pas commandée et refusera que l’Iran lui ravisse la première place au Liban. Le Hezbollah, je prends le risque de l’affirmer, ne prendra pas le pouvoir par la force.

Mais alors pourquoi toutes ses menaces?

Le Hezbollah, comme tous les partis idéologiques, comme les communistes, vit un dilemme. Incapable de réaliser son utopie, une République islamique, il doit constamment prendre l’initiative. C’est ce que l’historien anglais Eric Hobsbawm appelle la «révolution permanente». Il doit occuper les esprits, détourner l’attention de son échec et empêcher un autre projet que le sien de se développer. Ainsi en était-il de l’Union soviétique, ainsi il en est aujourd’hui de l’Iran. Les promesses des débuts étant irréalisables, ils doivent sans cesse repousser l’heure du bilan en détournant l’attention d’une réalité qui n’est pas celle qu’ils promettaient. Jusqu’en 2000, le besoin ne se faisait pas sentir. Israël occupait le Liban et quand il y a occupation tous les bilans sont remis. Mais une fois les Israéliens expulsés, la réalité est revenue au galop. Alors pour que l’on regarde ailleurs, ce fut, pour ne citer que le principal, le départ des Syriens, puis les armes du parti (Le Hezbollah sait que l’armée, adaptée à la tactique de guérilla, peut résister à Israël et qu’il n’y a pas au Liban un parti israélien), ensuite la guerre de 2006 et maintenant le tribunal. Non, le Hezbollah ne craint pas le tribunal autant qu’il le dit et une fois le choc amorti ou même avant, il rebondira sur autre chose. La chute du gouvernement et le remplacement de Saad el Hariri sont, peut-être, le prochain épisode. Il ne faut pas que la République se construise, le Hezbollah y perdrait son âme. Et le plus désolant dans tout cela est l’incapacité du 14 mars, de reprendre l’initiative. Tels les Arabes qui, au prétexte de la menace israélienne, ont figé leurs pays dans le sous-développement. Toute proportion gardée, la Corée du Sud et Taiwan, sous la menace permanente de la Corée du Nord pour l’une et de la Chine pour l’autre, ont en quelques décennies rejoint le peloton des Etats les plus démocratiques et les plus développés. Mais évidemment, nous n’avons de leçons à recevoir de personne.

Amine Issa

L’Hébdo Magazine

12/11/2010