«Notre but est de créer une société juste, non une société de privilégiés. La justice sociale est la première condition pour la paix et la stabilité». Hosni Moubarak, 1981.

Un proverbe arabe dit: «La corde du mensonge est courte». Trente ans dans la vie de l’Egypte millénaire sont moins qu’une parenthèse. Le président Ben Ali a certainement tenu des promesses similaires. Il a lui aussi perdu au jeu du menteur.

Ce qui distingue les révoltes égyptienne et tunisienne est le suivant. D’abord, personne n’a rien vu venir. Aucun analyste politique ou social n’avait annoncé un tel cataclysme. Ensuite, et ce qui explique le premier point, ces révoltes bousculent les schémas traditionnels. Elles ne sont menées par aucun chef providentiel. Ni père de la patrie, ni sauveur de la nation, ni parousie de messie. Rien de tel. Ce qui rend, d’ailleurs, impossible l’arrestation des meneurs, à moins d’embastiller un million de personnes, ou mieux, Mark Zuckerberg et Evan Williams les créateurs de Facebook et de Twitter! Enfin, aucun programme idéologique prétendant guérir l’Egypte et la Tunisie de leurs fléaux, n’est avancé. Les revendications, plus de liberté, du travail pour tous et moins d’inégalités, relèvent plus de la bonne gestion que du miracle. Israël est toujours malaimé, mais il ne s’agit plus de le faire disparaître. Fini les rêves d’une union arabe, de la fraternité avec tous les opprimés de la terre, de la collectivisation de tous les biens, d’une société sans classes. Ce sont ces utopies qui ont servi les dictatures en place depuis des décennies, qui ont relégué le monde arabe aux derniers rangs de l’Histoire. C’est, donc, l’absence de leader démagogique et des revendications réalistes, qui permettra peut-être à ces révoltes d’aboutir à de réels changements au bénéfice de ces deux pays et de leurs citoyens.

Le même scénario peut-il se reproduire ailleurs dans le monde arabe? Au lieu de répondre à cette question, il est plus raisonnable de répertorier les conditions qui ont rendu le soulèvement possible en Tunisie. Successivement, les droits accordés aux femmes, l’égalité de statut au sein de la famille se projettent sur les rapports sociaux et politiques. La langue, le français parlé en Tunisie, véhicule des idées progressistes. L’émigration, celle-ci se faisant vers l’Europe, a ramené au pays un modèle de société différent et souhaitable. L’instruction, quand on détient un diplôme et que l’on ne trouve pas un travail qui y correspond, on en réclame. La croissance économique, celle-ci était importante, mais mal partagée. L’absence de cause nationale: la Tunisie n’a pas de territoire occupé qui justifie une mobilisation de toutes les ressources de l’Etat et une armée répressive et démesurée. La cause palestinienne, depuis que l’OLP et le Hamas luttent par leurs propres moyens, le pouvoir tunisien ne pouvait plus prétexter de la libération de la Palestine pour reporter les réformes. La menace islamiste, depuis que celle-ci est circonscrite, la restriction des libertés politiques n’avait plus lieu d’être. L’armée en Tunisie n’étant pas mêlée à l’affairisme tentaculaire des clans Ben Ali et Trabelsi, ne craignait pas son renvoi. L’homogénéité religieuse et ethnique de la population. Quand tel est le cas, il est plus difficile de justifier une dictature au nom de la défense de la communauté qui détient sans partage le pouvoir. Quel élément de cette grille de lecture est-il déterminant? Faut-il que toutes ces conditions soient rassemblées pour espérer des changements de régime? Il serait hasardeux de se prononcer. Observons ensemble.

Amine Issa

L’Hébdo Magazine

04/01/2011