Trente ans. C’est l’âge d’une génération. Celle des Egyptiens qui ont renvoyé Hosni Moubarak. Trente ans de stabilité, certes, mais uniquement pour Israël et l’Occident toujours à ses petits soins. Pour les Egyptiens, c’est trente ans de régression. Ils ont gagné dans la rue, accepté que l’armée maintienne la République et attendent que le conseil suprême militaire traduise leur colère dans une refondation des institutions. Attendons voir. Entre-temps voilà les messages diffusés par la place al-Tahrir:

A tous les régimes arabes assis sur leurs certitudes: Il n’est plus possible de déguiser la réalité amère de leur pays encrassé dans le sous-développement, alors que le monde et, particulièrement, leurs anciens collègues d’infortune en Asie décrochent les premiers prix d’excellence du développement. La peur a perdu sa fonction anesthésiante face à tant d’inégalité entre des peuples aux conditions de départ si semblables il y a trente ans, si différentes aujourd’hui. Ensuite, les méthodes de mobilisation sont devenues si diffuses qu’il sera très difficile aux nervis des despotes de les neutraliser. Enfin, on aura vu deux armées, en Tunisie et en Egypte, naguère promptes à mater la plèbe, respectueuse aujourd’hui des citoyens. C’est inédit et inquiétant  pour les tyrans.

A tous les rois, princes et imams de droit divin: Dieu était le grand absent sur la place al-Tahrir. Au-delà de l’anecdotique fusion de la croix et du Coran, l’humanité des révoltés était plus dans la fraternité des citoyens que dans la fusion avec l’au-delà. La foule est devenue peuple. Il ne réclame plus d’opium, mais des «nourritures terrestres». Certes, ce ne sont pas des laïques enragés, mais la Oumma n’est pas leur première revendication. Ils pensent que le clergé est plus utile à la mosquée qu’au Sérail. Les Frères musulmans ont fait moins de tapage que prévu, ils ont compris que le slogan «l’islam est la solution» sonne creux.

Aux Occidentaux, tant soucieux de démocratie et de droit de l’Homme: La diffusion de ces principes ne peut plus s’accorder avec l’indulgence accordée aux dictatures «amies» pour des raisons économiques et d’hégémonie. Ces principes brandis par les révoltés en Tunisie et en Egypte ne sont pas passés par le canal des chancelleries et des canonnières occidentales. Le temps des missions est fini. L’image, le son et les idées n’ont plus besoin des Etats pour être propagés. Les nouvelles démocraties, si elles réussissent leur transition, ne seront pas nécessairement les alliés d’un Occident qui toléra si longtemps leurs despotes.

A la nouvelle majorité au Liban: Le devenir à coups de poing et de doigt levé ne garantit rien. Les grandes causes comme la chute d’un autocrate ou la défense du sol sont l’affaire de tous. La solde des vigiles à la frontière doit être payée par les taxes et non par le denier du culte dont le comptable se trouve à Téhéran. Les révoltés de la place al-Tahrir n’avaient que leurs maigres bourses. La querelle autour des portefeuilles ministériels est nauséabonde. Elle ne fleure pas le jasmin de Tunis. Il faut donner aux Libanais des droits et non des privilèges pour qu’ils forment une nation.

A la nouvelle opposition: Le temps des slogans est terminé, celui des programmes est advenu. Les martyrs sont notre conscience mais il faut des écoles et des hôpitaux qui fonctionnent pour porter leurs noms dignement. C’est ce qu’ont réclamé les Egyptiens, c’est ce qui leur a donné le pouvoir. Soixante députés ne sont pas une minorité désarmée. Enfin, l’opposition doit savoir qu’un grand parti pluriel, qui dépasse les égoïsmes personnels, est plus efficace qu’un agrégat de personnalités à l’identité figée. Il faut que le 14 mars, Place des Martyrs, n’y est qu’un tribun, sinon le temps des tribus perdurera, peut-être sans le Liban.

Amine Issa

L’Hébdo Magazine

18/02/2011