Neuf jours après le déclenchement des émeutes, les insurgés libyens étaient aux portes de Tripoli. Kadhafi, muré dans son autisme après quarante et un ans de pouvoir, n’en croyait pas ses yeux. Reculant au sol, il utilisa la seule arme qui lui restait, l’aviation. A partir de là, il fallut 21 jours à l’Occident pour neutraliser la chasse libyenne. Pourtant, depuis la révolution du Jasmin, tous les analystes avaient prévenu que la Libye n’était ni la Tunisie, ni l’Egypte. Un conflit de longue durée ferait surgir les rivalités tribales et les islamistes en embuscades, plus aguerris. Un conflit qui traîne, c’est des morts en plus, des destructions massives, la haine qui s’installe, la réconciliation qui devient impossible. Il aurait fallu d’un coup de pouce au bon moment, pour empêcher la contre-offensive de Kadhafi. C’est la Ligue arabe qui, la première, malgré des réserves, avait demandé une intervention. Youssef Kardawi, l’imam sunnite le plus écouté aujourd’hui dans le monde musulman, avait donné sa bénédiction. Rien n’y fit, les Occidentaux, accrochés à leurs calculettes, rivés aux courbes du pétrole, spéculant sur l’avenir des contrats, ont permis à Kadhafi de se retourner. Voilà qui donna des idées à Ali Abdallah Saleh. Voilà qui donna des idées au roi du Bahreïn et au grand frère saoudien qui envoya ses troupes mater la révolte. Manama 2011, tels Budapest 1956 et Prague 1968, quand les chars soviétiques écrasèrent les révoltés. Mais que l’on se souvienne de l’URSS, deuxième puissance mondiale, qui s’effondra vingt ans plus tard. Depuis, l’histoire va plus vite. Une histoire qui ne nous concerne pas et pourtant nous nous y invitons.

D’abord, dans la presse. On apprend que le régime syrien a fait appel à des membres du Hezbollah pour mater la révolte. Donc, il faut croire qu’en Syrie, manquant de gros bras, le président Bachar el-Assad a remplacé son armée par des gardes suisses armés de hallebardes! On lira, ailleurs, que le Courant du futur a exporté ses coupe-jarrets à Damas pour y semer le désordre. Ainsi, les centurions du Futur qui s’étaient fait balayer le 7 mai 2008, iraient se frotter au Lion syrien! Plus encore, il a fallu que sayyed Hassan Nasrallah, dans son dernier discours d’appui aux révoltes arabes – ce qu’il avait raison de faire –, fasse une mention spéciale à celle du Bahreïn, ce qui est totalement maladroit. Ses propos sont de l’eau bénite pour les dirigeants de Manama qui, prétextant un complot venu de l’extérieur, vont avoir la main encore plus lourde. Et si les Libanais en sont expulsés, l’argent divin y pourvoira sans doute.

Que le Hezbollah s’investisse à la formation du gouvernement et mette fin à cette mascarade de jeux de chaises. Voilà qui serait plus utile au Liban. Voilà qui ramènerait le débat sur des problèmes qui touchent les citoyens, bien plus que le sort d’une monarchie des sables. Voilà qui permettrait d’aborder le nœud des armes autrement que par le «Non». Oui, les armes du Hezbollah sont devenues un sujet de discorde qui peut emporter le Liban. Oui, elles sont un argument qui fausse le jeu démocratique. Il est vrai que ces armes et leur utilisation doivent être du seul ressort de l’Etat. Mais ce n’est pas en se contentant de le marteler qu’elles le deviendront. Le 14 mars a essayé la confrontation, il n’a récolté que la défaite. Les Israéliens ont usé d’arguments plus agressifs, ils ne sont parvenus à aucun résultat. Il faut défaire ce nœud autrement que par les discussions stériles de la table de dialogue. Il faut une feuille de route détaillée pour armer et restructurer l’armée sur le modèle de la Résistance, quel qu’en soit le coût. Par le discours et la pratique politique, démonter le discours du Hezbollah qui se pose comme le défenseur des chiites. Proposer une politique économique qui ferait de l’Etat le seul pourvoyeur de services. Oter ainsi au Hezbollah et aux autres communautés leur levier de contrôle. Faire une campagne nationale pour promouvoir ce projet. Le passer par les institutions légales et le soumettre au Parlement où l’opposition détient encore 60 députés. En élaborer le programme électoral des législatives de 2013. Que le 14 mars mène la bataille de l’opinion par la raison et non plus celle des foules par les instincts. Illusion? Peut-être, mais tant qu’on n’a pas essayé on ne le saura pas. Tant que les Egyptiens ne s’étaient pas révoltés, ils ne savaient pas qu’ils pourraient renverser Moubarak, sans violence. Le Hezbollah ne cédera pas? Peut-être, mais il sera toujours temps d’essayer autre chose. Comme si nous n’avions pas déjà tout essayé. Sauf l’éclatement du Liban. Amine Issa

Amine Issa

L’Hébdo Magazine

24/03/11