Il est clair désormais que l’insurrection en Syrie n’est plus pacifiste, et est loin d’être matée. Si la majorité des Syriens, qui veulent renverser le régime de Bachar el-Assad, sont effrayés et refusent le déferlement de la violence, les brigades fidèles au régime ne parviennent pas à reprendre le contrôle des villes rebelles. D’un côté, les forces de l’ordre, de l’autre, un mélange d’islamistes prêts à tout, d’insurgés armés et un noyau de déserteurs de l’armée se font face. L’assassinat, il y a une semaine, de Mechaal Tamo, notable de Kamichli et opposant au régime, fraîchement sorti de prison et membre du Conseil national syrien qui appelle au renversement du Baas, aurait été d’une affreuse banalité, s’il n’était Kurde. Les Kurdes ne sont ni une religion ou même une confession - certains sont chrétiens ou alaouites - ni une classe sociale ou une tribu, mais une nation de guerriers. Revenir sur leur histoire nécessiterait plus de place, mais rappelons qu’ils eurent des royaumes éphémères et que le traité de Sèvres, en 1920, après leur avoir promis l’indépendance, fut désavoué par celui de Lausanne en 1923, qui partagea les Kurdes entre l’Iran, l’Irak, la Turquie et la Syrie. Avec la montée du nationalisme arabe, une discrimination indistincte leur fut appliquée. Interdiction d’avoir des partis politiques, d’ouvrir des écoles qui enseignent le kurde - leur langue n’étant pas reconnue - et de célébrer leur tradition entravée. Il ne faut pas oublier que lors du recensement de 1962, les autorités de Damas ont privé de nombreux Kurdes de la nationalité syrienne, et que Bachar el-Assad s’est empressé de l’accorder à 250 000 d’entre eux, pour tenter de les amadouer. C’est pour toutes ces raisons que l’assassinat de Mechaal Tamo peut transformer le Kurdistan en un second Benghazi.

Le président Hafez el-Assad, un provincial, dès qu’il prit le pouvoir, donna la priorité au développement des campagnes. Homme instruit de l’histoire des Arabes, il savait que les tribus bien armées et structurées, qui entourent les villes, ont toujours voulu prendre celles-ci, prospères, «civilisées» et donc ramollies. Rappelons que lorsque le prophète se réfugia à Médine, ce ne sont pas les juifs qui d’abord le combattirent, mais les Bédouins. Or, depuis les années 80, face à l’échec du modèle socialiste de développement économique, Hafez el-Assad se résolut à desserrer les entraves économiques qui pénalisaient le capital des villes. Son fils Bachar amplifiera le mouvement. Ce fut au détriment de l’arrière-pays qui s’appauvrit et de nouveau regarda d’un œil malveillant le développement de Damas, d’Alep et l’enrichissement de la cour du prince. Si la bourgeoisie des villes soutient encore le régime, c’est parce que les sanctions décrétées par la communauté internationale n’ont pas encore eu leur plein effet. Bientôt, en novembre, le pétrole syrien, un tiers du budget de l’Etat, devra trouver d’autres débouchés que l’Europe. Le tourisme, qui rapporte par an près de 8 milliards de dollars à la Syrie, est en berne. Les investissements étrangers ont quasiment disparu et les hausses vertigineuses des subventions et des salaires ne pourront être financées que par l’inflation. C’est alors que Damas et Alep retourneront leur veste.

Un second pilier du pouvoir alaouite est le triptyque établi par Ibn Khaldoun au 14e siècle et qui, en Syrie, reste d’actualité. Il s’agit de la «Assabiya», le lien qui unit la communauté, la Daawa (le discours) et le Mulk (la force). Or, on voit bien des alaouites prenant le parti pris de l’opposition. Cela est compréhensif à deux égards. Tous les alaouites n’ont pas profité des largesses du pouvoir et beaucoup, installés dans les grandes villes, font des affaires. Si la Syrie sombre dans la guerre civile, leur repli sur leur montagne ne les enchantent pas. Pour la Daawa (le discours), il a toujours été celui du nationalisme arabe, qui ne convainc même plus ceux qui l’écrivent. Aux dernières élections du Conseil de l’union des journalistes syriens, les candidats de la langue de bois, c’est-à-dire les baassistes, ont remporté 24 sièges sur 33. Reste le Mulk (la force). L’armée semble à ce jour obéir au pouvoir, mais les combats des dernières semaines, avec leur lot de morts, ne peuvent plus être ceux menés par des islamistes armés et des mercenaires envoyés d’Irak, de Jordanie et du Liban. On ne sait pas grand-chose sur le nombre et l’armement des soldats qui ont rejoint le colonel rebelle Riad el-Assaad. Mais tout laisse à croire que cet officier proche du Conseil national syrien, qui demande une aide extérieure, mais qui refuse la présence de soldats étrangers en Syrie, n’est pas une marionnette. Sinon, comment expliquer la fureur de Walid al- Mouallem contre ce Conseil, la menace du Grand mufti d’envoyer des kamikazes en Occident et la menace de Bachar el-Assad de noyer Israël de missiles, si la Syrie était attaquée? L’attaque aura-t-elle lieu à partir de Kamichli? L’issue sera sanglante. «C’est donc la connerie qui a triomphé», comme disait Sartre au début de la Seconde Guerre mondiale. Mais le pouvoir a-t-il vraiment tout tenté pour éviter l’embrasement?

 

Amine issa

L’Hébdo Magazine

14/10/2011