Au Maroc, en Tunisie et en Egypte, pensait-on vraiment pouvoir l’ignorer? Passer de la dictature à la démocratie occidentale en omettant la case islamiste? Expliquons brièvement pourquoi cela était impossible. Les quelques partis autorisés sous les dictatures se sont retrouvés aux élections en fin de listes pour avoir composé avec le pouvoir. Des décennies de dictature ont brisé les reins de toute opposition laïque, qui n’aura pas eu le temps de s’organiser avant le vote. A l’inverse, les islamistes, s’ils n’avaient pas de représentants au Parlement (quoique en Egypte, ils étaient tolérés à l’Assemblée, mais sous une autre étiquette) ils étaient autorisés à prêcher leurs idées sous le manteau, ouvertement dans les mosquées et, surtout, quadriller la société avec leurs aides en argent et en nature aux plus défavorisés. Donc seule force organisée, vierge de toute compromission, créditée d’une auréole de droiture, ayant édulcoré son discours et s’opposant ouvertement à l’obscurantisme des salafistes, les islamistes qui se disent modérés, dans des sociétés encore très largement conservatrices, ne pouvaient qu’emporter une majorité relative ou absolue. Est-ce que, comme on le leur reproche, les laïcs auraient manqué d’idées et de leader charismatique? Certes, dans la pratique conventionnelle de la lutte politique, les slogans radicaux et les chefs leur ont fait défaut. Mais ceux-là ne voulaient pas, pour gagner des élections, répéter les erreurs de ceux qu’ils ont combattus. Un chef suprême «lumière de l’Orient» et un programme quasi mystique étaient la garantie de remplacer une dictature par une autre. Les laïcs ont joué le réalisme en proposant des solutions simples et accessibles à des problèmes complexes. C’était Descartes contre Marx, les mathématiques contre l’idéologie, la spéculation, pour résoudre les problèmes innombrables de leur pays. Ils investissent sur le long terme. Ils attendent leur tour, tout en restant vigilants. On les a vus réinvestir avec force la place Tahrir au Caire et manifester tous les jours en Tunisie contre les dérives des extrémistes.

Que vont faire maintenant les islamistes avec le pouvoir? Ils ont deux voies. Ils peuvent s’arrêter à Sayyed Qotob qui, dans son livre phare (1), dénonce la dictature de l’homme sur l’homme et ne voit de liberté que dans l’obéissance absolue aux commandements de Dieu. Ce raccourci et les slogans tels que «l’islam est la solution» sont totalement inopérants pour résoudre les équations de la faim, du chômage, de l’écologie et de l’espérance de vie. Ils peuvent choisir une deuxième voie, circonscrire la religion à la sphère privée et aux grands principes moraux et gérer le pouvoir avec les outils du XXIe  siècle. Rached Ghanouchi, à partir de Washington, ne dit pas autre chose. A ce moment que le président ou le Premier ministre troquent la cravate contre une barbe taillée, quelle importance. En reprenant Adam Prezworki (2), pour que la démocratie ne soit pas un vain mot, il y a deux conditions: la première que les pouvoirs non élus, les contre-pouvoirs, comme les cours constitutionnelles puissent fonctionner pour éviter la dictature de la majorité et que l’alternance au pouvoir soit garantie dans les textes et les faits. La deuxième, un revenu minimum pour une vie digne, doit être assuré au plus grand nombre de citoyens. Sans cela, le droit de vote seul ne signifie rien. Si les islamistes remplissent ces deux conditions, ils pourront garder le pouvoir à condition que le peuple les confirme aux postes de commande aux prochaines élections, sinon il les renvoie pour incompétence. Dans le cas contraire, s’ils coulent une chape de plomb sur leurs sociétés et échouent à redresser leurs pays respectifs, on peut parier que les autres forces vives se révolteront de nouveau. Une fois que les gens brisent le verrou de la peur et prennent la rue une première fois, qu’ils y meurent et triomphent, il est difficile de les parquer de nouveau. Rendez-vous, donc, dans quatre ans, ou même avant.

 

Amine Issa

L’Hébdo Magazine

09/12/2011

 

1-Maalim fi al-tarik.

2-Democraty and the limite of self-government.