La bombe qui a fait 55 morts à Damas, le 10 du mois courant, semble avoir été l’attentat de trop qui a poussé le régime syrien à s’en prendre, à l’extérieur de ses frontières, à tous ceux qui lui sont hostiles. La Turquie est un trop gros morceau pour être affrontée de face. Il n’en reste pas moins que le régime de Bachar el-Assad aurait tenté d’y faire assassiner ou enlever le colonel Riad el-Assaad, chef de l’Armée syrienne libre. Un coup de Jarnac, c’est tout ce que la Syrie peut entreprendre pour le moment contre Ankara. Pour le Liban, les choses sont bien plus simples. Exaspérée par l’attitude des habitants du Liban-Nord, qui offrent refuge et abri aux soldats dissidents, agacée par le trafic incessant d’armes sur sa frontière poreuse et dont l’arraisonnement par l’armée d’un navire plein d’armes destinées aux rebelles syriens n’est que la partie visible, la Syrie décide de nous donner une leçon. Tripoli d’abord, le maillon faible, écopera de la première vague de déstabilisation. Bab el-Tebbané et Jabal Mohsen ces deux quartiers où l’on vit encore uniquement parce que la mort ne veut pas encore de vous, s’enflamment les premiers. Le schéma est le suivant: d’abord, il y a les alaouites qui sont aux ordres de Damas. En face d’eux se dressent les salafistes aux nombreuses chapelles. Ceux-là, grassement financés par les ennemis de la Syrie, c'est-à-dire les intégristes du Golfe, ayant à cœur de montrer une face tronquée de l’Islam, n’hésitent pas à montrer les dents. Et quand la tension baisse à Tripoli, c’est au Akkar que le feu reprend. Tout cela n’est guère suffisant pour la Syrie. Tant que Beyrouth est calme, les Libanais n’auront pas ce qu’ils méritent. Voilà qu’à point nommé, Chaker Berjaoui, stipendié par Damas, réveille de fraîches plaies dans le quartier de Tariq Jdidé. Des miliciens, dont personne ne veut revendiquer l’appartenance, lui font un sort. Mais c’est là le premier grain de sable dans la belle machine syrienne. En actionnant son condottiere, c’est le Hezbollah que la Syrie voudrait engager dans la bataille en soutenant Berjaoui. Il n’en sera rien, le parti de Dieu ne réagit pas. Qu’à cela ne tienne. Quelques jours plus tard, des pèlerins chiites sont enlevés en Syrie. Malgré tout ce qui a été dit, on ne connaît pas encore l’identité des ravisseurs. La rue chiite brûle des pneus et se range ensuite. Sayyed Nasrallah a été clair: pas d’implication. Il refuse de jouer le jeu de la Syrie, il ne sacrifiera pas sa communauté au bûcher du régime baassiste. Les Iraniens sont sur une autre longueur d’onde que la Syrie. Déjà, la presse israélienne avait signalé des conseils donnés au Hezbollah par son allié iranien de ne pas provoquer Israël, ce qui aurait grandement soulagé le président Assad. Les Iraniens, quoiqu’ils le nient, sont durement frappés par les sanctions et sont engagés avec les Occidentaux dans une négociation sur le nucléaire qui semble vouloir porter ses fruits. Qu’on se le dise, si la Syrie n’entraîne pas les chiites dans un affrontement avec les sunnites, les «émirs» salafistes du Nord, aussi dangereux qu’ils soient, ne peuvent, à eux seuls, provoquer un embrasement généralisé.

Voilà que revient la sempiternelle question des armes. Car, pour faire le coup de feu, il faut des fusils. Or, tant que le Hezbollah n’admettra pas que l’Etat doit être le seul détenteur des moyens de coercitions létales, tous les va-t-en guerre en turbans prendront prétexte de l’armement du Hezbollah pour s’armer et empêcher l’armée de les délester de leur arsenal. A supposer même qu’on accorde au Hezbollah le bénéfice du doute sur ses intentions, c'est-à-dire l’utilisation exclusive de ses armes pour la défense du Sud, il sera toujours impossible de convaincre les pauvres hères du Nord, ou d’ailleurs, sous la bannière verte et noire d’un islam falsifié, que cet argument est rationnel et qu’il faut l’accepter. On ne demande pas à un affamé de lire Platon.

Dans cet imbroglio, on se demande où sont les chrétiens? Il aura fallu que le roi Abdallah s’adresse au président maronite de la République pour l’appeler à calmer les esprits, pour rappeler que les chrétiens sont une composante essentielle du Liban. C’est un comble! Le roi wahhabite qui demande à un chrétien d’intercéder dans une querelle entre chiites et sunnites. Et c’est là qu’on mesure l’ampleur de la démission des leaders chrétiens sur le plan national. L’ère des Grands maronites semble révolue. Je souhaite me tromper.

 

Amine Issa

L'Hébdo Magazine

25/05/2012