Un Omeyade en Egypte

«Vous avez à punir non seulement les traîtres mais aussi les indifférents; vous avez à punir quiconque est passif dans la République et n’a rien fait pour elle». Cette phrase est de Saint-Just, mais pourrait être bientôt celle de Mohammad Morsi, pour justifier la terreur qu’il promet aux Egyptiens. Si les Frères musulmans n’ont pas déclenché la révolte qui a détrôné Hosni Moubarak, ils l’ont sans aucun doute suivie et amplifié considérablement le nombre des insurgés. Ils ont raflé la moitié des sièges au Parlement, c’est une réalité. Elle peut être expliquée par, non seulement le succès de leurs idées, mais par leur large quadrillage de la société égyptienne, autorisé officieusement par Sadate et officiellement par Moubarak. La population, abandonnée par un Etat affairiste, obtenait des Frères musulmans, à travers leurs organismes sociaux, une partie de ses moyens de survie. Les Frères s’assuraient ainsi la sympathie d’un peuple affamé. Les forces républicaines, systématiquement laminées par Sadate et Moubarak, n’ont jamais eu le temps, ni les moyens, de convaincre les Egyptiens que ces aides ne faisaient que les figer dans leurs misères et qu’ils méritaient et pouvaient obtenir beaucoup plus. L’élection présidentielle qui suivit les législatives a sonné comme un avertissement aux islamistes. La moitié des Egyptiens, ne s’étant pas déplacés aux urnes, Mohammad Morsi a été élu avec seulement 25% des voix des électeurs. Ils n’en ont pas tenu compte. Après de faux- semblants, les frères musulmans ont maintenu leur domination sur la commission chargée d’écrire la nouvelle Constitution. Ils ont mis aux pas les caciques de l’armée qui les gênaient dans leur prise du pouvoir. La désignation de nouveaux préfets des provinces et de rédacteurs en chef des journaux officiels se fit dans les règles, tous étaient proches du nouveau régime. Le dernier acte s’est joué la semaine dernière. Fort du soutien des Etats-Unis, après son succès dans l’instauration d’un cessez-le-feu entre Gaza et Israël, Mohammad Morsi, a franchi un pas supplémentaire en se mettant au-dessus des lois, en refusant dorénavant, de se soumettre à l’autorité judiciaire. Thomas Carothers et Nathan Brown du Think Tank Carnegie, écrivaient dans leur analyse du 12 novembre que le danger auquel faisait face l’Egypte n’était pas l’islamisation, mais la dictature. Le calife Moawiya en instaurant une dynastie héréditaire, trahit le prophète vingt-neuf ans après sa mort. Mohammad Morsi n’a pas attendu six mois pour trahir les Egyptiens. Il s’agit bien d’une dictature qui se met en place, dont l’islam n’est que la façade et le prétexte. Laissons de côté les invraisemblables revendications des salafistes, qui ne s’intéressent qu’à la taille de la barbe et du pantalon, et à la possibilité d’avoir un rapport sexuel avec leurs épouses, jusqu’à six heures après leur décès; il faut se rendre à l’évidence: l’Egypte même sous Moubarak était un pays gouverné par l’islam. Ce n’était pas seulement la Constitution qui disait que «la charia est la principale source d’inspiration des lois», mais la réalité le confirmait. Le très respectable juge Mohammad Ghachmaoui explique dans son ouvrage, Al islam al Siyassi, qu’excepté les taux d’intérêt servis par les banques, aucune loi civile ne contredisait la charia. Soit. Il resterait les taux d’intérêt qu’on remplacerait par ce que la finance islamique appelle «la participation aux bénéfices». Elle n’est en fait, malgré les contorsions sémantiques et techniques, qu’un intérêt servi de façon différente. J’ajouterais qu’il y aurait encore à bannir l’alcool servi dans les grands hôtels et les restaurants fréquentés par une majorité d’étrangers, «gens du livre», autorisés à en boire, et quelques riches musulmans. La grande affaire! Peut-être qu’en le faisant, Mohammad Morsi soulagera ainsi le dénuement de millions d’Egyptiens, qui jamais de leur vie n’en ont bu une goutte!

Sous le couvert de l’islam qui ne leur demande rien, les Frères musulmans, sont en train sournoisement, en prétendant protéger la révolution et l’ordre public, de rétablir la dictature. C’est une chance qu’ils s’y soient pris aussi vite. Les Egyptiens sont encore mobilisés. Ils ont de nouveau occupé les rues et les places, de façon violente parfois, mais peut-il en être autrement face au danger? Mohammad Morsi pensait-il les endormir avec de belles paroles? Sa capacité à mobiliser un grand nombre de ses partisans sera-t-elle possible ou suffisante pour ramener le calme et la fin du Printemps égyptien? Ne craint-il pas que les généraux qu’il a humiliés lui volent sa dictature? L’Egypte est de nouveau à la croisée des chemins. Mieux vaut maintenant que plus tard, les Egyptiens et le monde arabe sauront rapidement de quoi seront faites les décennies à venir.

Amine Issa

L’Hébdo Magazine

30/11/2012