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« Il n’y a entre nous aucune guerre, aucune querelle qui ne soit provoquée par autre chose qu’un mouvement de colère, un vain appétit de gloire, ou l’ambition de posséder quelque richesse terrestre » Saint Bernard.

 Lors d’une conférence tenue à Beyrouth cet hiver 2015, Vincent Geisser spécialiste du monde arabe et musulman, comme beaucoup d’autres journalistes et chercheurs, rejetait le « cliché », qui décrit les apprentis terroristes musulmans venus d’Occident pour rejoindre l’Etat-Islamique en Irak et en Syrie, comme des individus « marginaux et déclassés par la mondialisation » (je cite de mémoire). On en conclut que ceux-là sont donc des musulmans convaincus et pratiquants, pour qui le passage à la violence, voire la barbarie, est une conséquence logique de leur foi. Cette conclusion, celle de Vincent Geisser, ainsi que la théorie inverse qui veut dédouaner l’Islam de toute responsabilité dans cette dérive sanglante, sont toutes les deux définitives et inexactes. Ce n’est pas une exclusivité de l’Islam d’être interprété dans un sens vindicatif. Le judaïsme l’a été, et continue à l’être, avant lui. Le christianisme est celui des trois monothéismes qui, dans ces textes, se prête difficilement à une interprétation violente. Il n’empêche que depuis la conversion de Constantin au quatrième siècle jusqu’aux évangélistes américains, des chrétiens ont su lire les Evangiles de cette façon. Tel Saint Benoit, le théoricien des Croisades et de la théorie des « Deux glaives » et Saint Augustin, confirmé par Saint Thomas, dans sa théorie de la « guerre juste ». Le bouddhisme, réputé le moins violent, est au Myanmar, tous les jours contredit par la persécution de la minorité musulmane, justifiée et menée par des moines.

J’ai pendant un peu plus d’un an rassemblé le profil de trente-six musulmans ayant rejoint l’Etat-Islamique. Ils se répartissent comme suit : 28 hommes et 8 femmes, 9 ressortissants de pays arabes, 27 ressortissants de pays occidentaux dont 18 émigrés de religion musulmane et 9 convertis. Je me suis également appuyé sur deux articles et une étude, qui sans traiter d’individus en particulier, donnent un profil général des étrangers qui se joignent à l’Etat-Islamique. J’ai volontairement mélangé des citoyens arabes, occidentaux et arabes émigrés en Occident, pour souligner une communauté de profils et de motivations. Quand ce n’est pas le cas, je le signale. En fin de texte, je cite toutes les sources que j’ai consultées pour ne pas encombrer chaque information par un renvoi.

J’ai divisé mon observation en trois chapitres : 1- le profil de ces individus. 2- les difficultés qu’ils rencontrent dans leur quotidien. 3 - les attentes qu’ils formulent au moment de rejoindre l’Etat-Islamique.

1-      Le profil

Ils sont, à quelques exceptions près, jeunes, entre 18 et 20 ans. Ils appartiennent autant à la classe moyenne qu’aux classes populaires. Leurs connaissances de l’Islam sont très limitées et leur sentiment religieux reste superficiel (ce qui n’est pas toujours le cas des ressortissants des pays arabes), la plupart des occidentaux convertis et immigrés, ne parlent ni ne lisent l’arabe. Ils sont pour la plupart soit au chômage, soit exercent de petits métiers ; ceux qui avaient un emploi stable, ont connu des déconvenues professionnelles. Ils rejettent l’Occident principalement pour son indifférence aux souffrances des musulmans dans les pays en guerre et le considère injuste à l’égard des musulmans en Occident.

2-      Les difficultés

Les deux difficultés les plus communes sont les affaires liées à la consommation de drogue légère et d’alcool, et la petite délinquance. Il y a des individus qui n’en souffrent pas, mais d’autres sont dépendants aux drogues dures et appartiennent au banditisme. La troisième difficulté, aussi récurrente, relève des problèmes familiaux. Violence conjugale, parents absents ou séparés. Ces problèmes familiaux ne sont pas cités par les ressortissants arabes. Je conclus, non pas par leur absence, mais le fait d’une violence conjugale admise et d’une plus grande pression de la société pour éviter la séparation des couples. Une autre difficulté évoquée communément est le flou identitaire qui concerne surtout les ressortissants arabes et occidentaux immigrés. Ils vivent une dichotomie entre leurs origines identitaires transmises par leurs parents et les valeurs différentes en Occident (ou importées d’Occident pour les ressortissants arabes) et souffrent de leur incapacité à s’intégrer dans l’identité d’accueil. Pour les ressortissants occidentaux convertis, le problème se pose autrement. Leur identité ne leur convient plus. Cela se démontre quand ils se plaignent d’un manque de rigueur de la part de leurs parents. D’abord un laisser-faire qui les livre sans armes ni conseils face aux difficultés auxquelles ils font face au moment d’entrer dans l’âge adulte, ensuite le déficit  de transmission de valeurs rassurantes ou qui incitent à un engagement humanitaire. L’étonnement des parents qui n’ont « rien vu venir » quand on leur annonce que leur enfant est en Syrie ou en Irak, le confirme. Enfin, la frustration sexuelle est un des tourments évoqués.

3-      Les attentes

Je les diviserai en deux catégories, la première d’ordre psychologique et identitaire, la seconde matérielle et sociale.

A-     Il y a avant tout la volonté de donner un sens à sa vie, la ou en Occident le sens a déserté, et l’impossibilité de s’affirmer dans sa singularité dans un système qui ne reconnaît plus que la réussite sociale et matérielle. Certains ont carrément dit « renaître », suite à leurs conversions. Cette renaissance dans un cadre de lois et de règlements très strict, la sharia, a permis à certains de se débarrasser de leur dépendance à la drogue, à l’alcool et à renoncer à la délinquance. D’autres rejoignent l’Etat-Islamique, à la recherche d’aventures ou pour devenir des héros ; ils adoptent souvent des patronymes ayant appartenu à de grands personnages de l’Islam des débuts. Le désir d’appartenir à un groupe solidaire est également avancé. Aussi, la possibilité, surtout pour les femmes, de servir une cause humanitaire : celle des musulmans abandonnés par l’Occident et réprimés par les régimes au pouvoir.

 

B-      Certains ressortissants occidentaux immigrés s’engagent car l’Etat-Islamique leur propose des épouses ou des esclaves sexuels. Ceux qui veulent se marier ont connu des difficultés personnelles et matérielles pour le faire dans leurs pays d’origine. L’épouse qui les attend est réputée soumise, ce qui est conforme à une vision plus traditionnelle des rapports avec les femmes, rapports différents en Occident, qu’ils n’ont pas assimilés. On retrouve même un ressortissant occidental converti qui avance la soumission de la femme comme une des raisons de son engagement.  Les promesses matérielles pour les nouveaux couples sont aussi une raison pour rejoindre l’Etat-Islamique. Parfois il s’agit tout simplement de la promesse d’un four micro-ondes ou d’un lave-linge. Les esclaves Yézidis, elles, attirent les frustrés sexuels ou ceux qui veulent simplement s’amuser sans responsabilités. Ici se produit une invraisemblable confusion dans les esprits, entre un Islam rigoureux et une vision imaginaire d’un Orient lascif. Enfin, certaines recrues ne souhaitaient que l’argent, les voitures et les maisons qu’on leur proposait.

J’ajouterais à toutes ces motivations, la séduction par un discours simple et manichéen qui tranche dans un monde complexe et que plus personne n’arrive à expliquer. Le désir également de participer à la globalisation par ce combat mondial d’un Islam conquérant, alors qu’avec la montée des inégalités, ils ne sont pas autorisés à y participer dans les sociétés ou ils se trouvent. C’est également soutenir une cause politique, quand dans leurs pays ils en sont exclus par un système politique qui fait de plus en plus bon ménage avec l’argent ; ce même pouvoir qui tient un discours très en-deçà des défis des problèmes réels ou se contente de belles phrases et de généralités qui ne sont pas mobilisatrices. Enfin, I’Etat-Islamique, contrairement à son intitulé, n’en est pas un, il est en perpétuelle construction, l’équivalent de la « révolution permanente » marxiste qui attira bien des générations.

Même si le phénomène reste marginal par rapport à l’ensemble de la population européenne y compris la Russie, (3000 à 4000 combattants immigrés en Syrie et en Irak sur une population de 650 millions de personnes c'est-à-dire un pour chaque cent soixante-deux mille citoyens), il reste frappant par sa radicalité. Sur les trente kamikazes identifiés en Syrie en 2013, vingt-trois sont des étrangers. Qu’ils soient d’origine saoudienne, abreuvés depuis leur naissance par le discours ultra violent du wahhabisme, ou venant d’Occident avec une culture religieuse se limitant à quelques sourates du Coran sorties de leurs contextes et des hadiths douteux, qui appellent à la guerre totale, c’est bien un message emprunté au corpus de l’Islam qui leur sert de justification. Il est intéressant de constater que les pays de l’Est asiatique, islamisés par le prêche, ont eu très peu de candidats à l’émigration vers l’Etat-Islamique (de Malaisie, 1 sur une population musulmane de 735 000 personnes et d’Indonésie, 30 à 60  sur une population musulmane de 215 millions de personnes).

Ce qui reste à faire donc est la levée de toute ambigüité sur la question de la violence en Islam. Or à ce jour très peu de voix le font et aucune de l’Islam officiel. Deux textes importants sont apparus dernièrement, l’un est signé par cent vingt imams, enseignants et chercheurs musulmans (1), l’autre par cheikh Mohamad Abou Al Hadi Al Yakoubi (2), imam soufi syrien, qui condamne toutes les pratiques de l’Etat-Islamique, dont son extrême violence. Or ces textes ne sont pas catégoriques et laisse encore la porte ouverte à des interprétations violentes du Coran. Tant qu’une prise de position claire et définitive sur ces sujets ne sera pas prise par l’Islam officiel, le cycle infernal n’est pas prêt de s’arrêter. Mais tout aussi importante est la réponse à donner aux autres sources de cette violence. C'est-à-dire les incitants, sociaux, politiques et économiques, que nous avons trouvés dans le profil, les problèmes et les attentes de tous les candidats à l’utopie de l’Etat-Islamique. Loin des injonctions morales, métaphysiques et idéologiques, redéfinissons la priorité qui remettrait la vie humaine au centre de toutes nos préoccupations, ce qui passe nécessairement par la démonétisation de tout acte ou sentiment humain. C’est un moyen de diminuer le désespoir qui engendre la violence. Raymond Aron écrivait en 1941 décrivant l’enthousiasme des foules allemandes pour la folie nazie qui avait renversé la république démocratique, mais en faillite, de Weimar : « Une égale hostilité à l’ordre établi qui ne leur assurait ni sécurité matérielle, ni fierté individuelle ou collective, ni espoirs de progression ; une égale réceptivité aux vitupérations et aux propagandes prophétiques, par conséquent une égale disponibilité. » (3). Si aujourd’hui l’Islam est cette « propagande prophétique » qui canalise la violence de toutes les frustrations, comme le nazisme l’a été il y a quatre-vingt-deux ans, demain, pourra surgir des illuminés qui sauront capitaliser sur le réservoir de frustration de n’importe quelle société. La montée des partis d’extrême droite à travers le monde en est la première alerte.

 Amine Issa

01/07/2015 

 

1-http://www.lettertobaghdadi.com/14/arabic-v14.pdf

2-http://www.joshualandis.com/blog/wp-content/uploads/إنقاذ-الأمة.pdf

3-L’homme contre les tyrans, Raymond Aron, Gallimard, page 213.

Sources :

-BBC, le 15/10/2013

-http://soufangroup.com/foreign-fighters-in-syria/  2/6/2014

-Der Speiegel, le 11/06/2014 & 28/11/2014 & 27/3/2015 & 22/04/2015.

-Le Monde, le 10/10/2014 & 22/12/2014 & 8/1/2015 & 15/1/2015 & 8/2/2105.

-ICI Radio Canada, le 22/10/2014.

-La Presse, le 24/10/2014.

-The Washington Post, le 9/12/2014 & 6/5/2015.

-The Economist, le 28/2/2015.

-New York Times, le 18/2/2015 & 12/3/2015 & 25/04/2015.

-Nahar, le 7/3/2015 & 8/3/2015 & 25/3/2015 & 12/5/2015.

-Al Modon, le 8/3/15.

-Yediot Aharonot, le 12/3/15.

-Le Figaro, le 5/6/2015.

-L’Orient-Le Jour, le 7/5/2015.

-L’Express, le 24/5/2015.