Selhatim Demirtas

Arrivé au pouvoir en 2002, l’AKP et son chef  Recep Tayeb Erdogan, va effectuer une rupture dans l’approche du problème kurde en Turquie. Jusque-là, aucune reconnaissance culturel ou politique ne leur était accordés, sinon des miettes. Comme les Alévis, ils devaient se fondre dans le moule de l‘homo turque. C’était le souhait de Mustapha Atatürk, le fondateur de la république. Pour reconstituer un territoire que les alliés voulaient dépecer à la suite de la chute de l’Empire Ottoman, il avait besoin d’une seule nationalité dans sa république. Il le fallait pour contrecarrer toutes les tentatives de lui ôter des territoires, prétextant du «droit des peuples à disposer d’eux-mêmes», concept très utile à cette époque. Cet exclusivisme national restera en gros celui de tous les gouvernements turcs. L’AKP fort de sa majorité absolue, légitimement acquise, tenta une ouverture. Le problème kurde était épineux à plusieurs égards. D’abord, les kurdes, désespérant  d’être reconnus comme une nationalité au sein de la Turquie, ne serait-ce que culturellement, revendiquèrent une autonomie. Une faction pris les armes, commis des actes terroristes et même une guérilla structurée, sous le nom du PKK, va s’organiser. L’armée, se devait de répliquer. Or, en le faisant, elle renforcait son rôle déjà grand dans la conduite politique du pays, elle fut l’auteur de trois coups d’Etat. Cette répression brutale des aspirations kurdes, étaient également une pierre d’achoppement dans les négociations d’intégration de la Turquie à l’Union Européenne. Depuis, l’embellie économie commencée dans les années quatre-vingt et solidifiée et développée sous la conduite des gouvernements de l’AKP, la Turquie voyait son avenir économique dans les marchés européens. Or en initiant un dialogue constructif avec les Kurdes, l’AKP, ôtait un prétexte d’intervention à l’armée et gagnait des points pour son ticket d’entrée en Europe. Comme je le disais, formant seul les gouvernements, il n’avait pas besoin de ménager les partis de l’opposition, hostiles aux kurdes. En 2002 donc, l’AKP lève l’état de siège dans les régions kurdes, la langue kurde est autorisée dans la presse et l’enseignement. En 2012 commence un dialogue avec le PKK, qui contre un surcroît d’inclusion des kurdes dans la vie politique et économique, renonce à l’autonomie et propose une paix des braves. Voilà comment l’AKP a failli résoudre une des plus importantes plaies de la Turquie. Cependant, il refusera, par pur calcul politicien de réformer la loi électorale, qui stipule qu’un parti ne peut être représenté au parlement si il n’obtient pas 10% des voix. Cette loi instaurée par les militaires, empêchait le parti représentant les kurdes, le HDP, de siéger au parlement. Cet évitement va se retourner contre l’AKP.

Aux élections de 2015, l’ambiance n’est plus ce qu’elle était pour l’AKP, dix ans auparavant. La dérive islamiste et autoritaire de Recep Tayeb Erdogan, ses dépenses somptuaires, son inclusion dans les affaires du Moyen-Orient et son intérêt pour l’Asie turcophone et le refroidissement des relations avec l’Europe au moment où l’économie ralentie, lui fait perdre des voix. Or celles-ci ne se reportent que légèrement sur le MHP, le parti ultra nationaliste d’extrême droite et pas du tout sur le CHP républicain, les deux grands partis d’opposition. Le report principal de voix va se faire sur l’HDP. Pourquoi? Bloqué par la barre des 10%, il opéra sous la direction de Selhatim Demirtas, un jeune kurde, avocat des droits de l’homme, une ouverture sur tous les laisser pour compte de l’autoritarisme de l’AKP et de la morgue du CHP et du MHP. Libéral, sincèrement laïc, il avait proposé la dissolution de la Direction des Affaires Religieuses, pro européen, défendent les droits des femmes et ceux des miroités, il séduit. Jadis, la direction du parti entièrement kurde, a déjà cédé un tiers des postes à d’autres groupes. Le numéro deux du parti est une femme, non voilée, évidemment.  Il a surtout soutenu et sauvé le dialogue entre le gouvernement et le PKK, quand les extrémistes des deux bords ont essayé, à plus d’une reprise, de le faire capoter. Sa stratégie paye. Aux élections de 2015, où l’AKP perd sa majorité absolue, le parti de Selhatim Demirtas double son score de 2.8 millions de voix à 5.8 millions de voix et rentre au parlement avec 80 députés.

 78% des voix qu’il gagne sont prises à l’AKP. Ce chiffre est significatif deux fois. Il dénote que le HDP est considéré comme un parti de gouvernement, capable de faire avancer la Turquie. Il dénote également que les deux autres partis de l’opposition, des dinosaures qui ne se renouvellent pas et ne sont pas considérés par les turcs, déçus par l’AKP, comme capables de résoudre les problèmes sociaux et économiques de la Turquie. Si le MHP a gagné des électeurs, c’est uniquement ceux qui reprochaient à l’AKP son dialogue avec les kurdes.

Aujourd’hui, de deux choses l’une. Ou bien l’AKP forme une coalition pour gouverner ou bien il fait traîner les négociations de formation d’un gouvernement jusqu’à la date limite de fin août ou de nouvelles élections seront organisées. Dans les deux cas, il fait fausse route.

Pour la coalition, l’AKP exclu le parti de Selhatim Demirtas qui est le reflet de tous ses échecs. Reste le CHP ou le MHP. Les deux posent plusieurs conditions. En gros,  limitation de l’action du président à ses prérogatives, combat contre la corruption, arrêt de l’islamisation rampante et surtout arrêt des négociations avec les kurdes. Cela rend la tâche difficile. Mais le CHP et le MHP, gangrené par les réseaux, le clientélisme et le paternalisme de leurs dirigeants. S’ils s’opposent à l’AKP, leurs propositions n’ont pas convaincu les électeurs et en conséquence, ils savent qu’ils ne peuvent revenir sans l’AKP au pouvoir. Alors, pour le faire sans se renier (plus le MHP que le CHP), en évacuant tout ce qui fâche, ils leur faut, avec l’AKP, un ennemi commun, un problème sur lequel focaliser l’attention pour faire oublier tout le reste, et ça ne peut être que la question kurde. Celle-ci est facilement et immédiatement exploitable. Il suffit d’un attentat à point nommé ou de l’assassinat d’un gendarme par les combattants du PKK, pour resserrer les rangs, faire oublier les autres problèmes. Ainsi curieusement, après les élections, le PKK rentre en action et le président Erdogan s’empresse de déclarer qu’il n’est plus possible de négocier avec lui et ordonne à l’armée de les attaquer. Toutefois, ce ne sera pas une coalition avec un programme de redressement, mais une alliance d’intérêts politiciens qui seront incapables de faire face aux problèmes de la Turquie. Son seul point de jonction sera donc la question kurde. Il y a fort à parier qu’ils la monteront en épingle. Le seul effet sera la reprise de la lutte armée du PKK et l’instabilité du pays.

Dans le second cas de figure, si une coalition ne voit pas le jour, de nouvelles élections auront lieu. Ayant mis fin au processus de paix avec les kurdes, le président Erdogan pense qu’il récupérera les voix qu’il a perdu au bénéfice du MHP et surtout du parti de Selhatim Demirtas, le HDP. Mais il se trompe. D’abord, les électeurs perdus au profit du MHP, qui lui ont reproché le processus de paix avec les kurdes, ne lui reviendront pas. Pour voter pour le MHP, un parti d’extrême droite qui manque de souplesse, il faut l’être soi-même. Et quand, on est dans une disposition aussi radicale, certes on est capable de retournement, mais pas à quatre mois d’intervalle, surtout que le MHP est encore plus virulent que l’AKP sur la question kurde. Pour récupérer les électeurs perdus en faveur du parti de Selhatim Demirtas, le président Erdogan pense que la reprise des violences avec le PKK est suffisante. Ces électeurs ne voteront pas une seconde fois pour un parti à majorité kurde. D’ailleurs l’AKP, a entrepris une vaste campagne où il assimile le parti de Selhatim Demirtas au PKK, la guérilla kurde. Il a même demandé au procureur général d’enquêter sur les liens des députés de ce parti avec le PKK. Mais c’est une erreur grossière. Ceux qui ont abandonné l’AKP pour le parti de Selhatim Demirtasne, l’ont fait justement parce qu’ils considèrent qu’il n’est plus un parti exclusivement kurde, qu’il a œuvré pour la paix et qu’il défend leurs revendications, politique sociale et économique, là où l’AKP a échoué.

Les deux solutions envisagées par le président Erdogan, coalition avec le CHP ou le MHP, où des élections anticipées, mèneront la Turquie dans une impasse. Pour l’éviter il faut avant tout renoncer à instrumentaliser la question kurde, qui n’amènera que morts et désolation. Cela va raviver tous les particularismes centrifuges et en réflexion le nationalisme turc intolérant. L’économie en pâtira. Ensuite l’AKP devra revoir ses priorités, se rappeler qu’un parti au commande, n’est pas un parti de pouvoir mais de gouvernement. Cela ne peut se faire avec le président Erdogan et son mauvais génie le premier ministre Ahmet Davutoglu. L’AKP devrait pousser le président à cultiver les jardins de son magnifique palais et confier la direction du parti et du gouvernement à l’ancien président Abdullah Gul, très populaire en Turquie et actuellement en retrait pour cause de désaccord avec le président Erdogan. Une alliance intelligente serait alors possible avec Selhatim Demitras.

 

Amine Issa

37/07/2015