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 Toute nation a un mythe fondateur, réel ou imaginé, qui se transmet à travers les générations. Il sert à affermir le lien qui unit ses citoyens, il justifie l’existence de cette nation au-delà des vicissitudes de l’histoire et lui donne une légitimité incontestable. Ce récit fondateur, appelé à juste titre, mythe, a pour particularité d’être sublimé, transcendant et parfois exogène, donc inattaquable, c’est un ciment incorruptible.  

Contrairement à ce que beaucoup de personnes croient encore, le mythe fondateur d’Israël est la persécution historique des juifs et son couronnement, l’holocauste et non pas la terre promise par Dieu au peuple de Moïse. Certes, jusqu’au vingtième siècle, la persécution des juifs s’est faite au nom de la religion. Mais à relire l’histoire, depuis la condamnation des juifs par Saint-Paul, le fondateur de l’église, institution devenue, au fil des ans, autant temporelle que spirituelle, à l’éviction des juifs de la presqu’ île arabique par le calife Omar, l’on se rend bien compte que la foi servait de paravent à des actions politiques. Les juifs, comme d’autres minorités, de par leurs statuts et leurs croyances différentes, étaient les coupables idéals de toute catastrophe. Cela permettait aux gouvernants du groupe dominant de se soustraire de toute responsabilité dans ladite catastrophe. De plus, les juifs, comme d’autres minorités, éternels errants en puissance, réduisaient leurs capitaux à des objets, or, monnaies, titres, facilement transportables et immédiatement négociables. Ce qui ne pouvait qu’attiser les convoitises des trésoriers d’Etats aux caisses vides, promptes à les accuser de tout et de n’importe quoi, pour les délester de leurs biens.

Revenons à Israël, voici ce que disait Théodore Herzl, le fondateur du sionisme dans son roman Altneuland : «Nous ne demandons à personne de quelle croyance ou de quelle race il se réclame. Il nous suffit qu’il soit un homme. (…) En ce qui concerne les religions, vous trouverez ici, à côté de nos temples, les édifices religieux des chrétiens, des musulmans, des bouddhistes et des Brahmanistes… Le magnifique spectacle de l’universelle paix religieuse, c’est à Jérusalem que vous en jouirez» (1). Le père de la droite israélienne, Vladimir Jabotinsky, dès 1923, prévoyait l’impossibilité d’une coexistence avec les Palestiniens et préconisait l’érection d’une  «Muraille de fer» (Titre d’un de ses textes) (2). Golda Meir dira  «Un palestinien, ça n’existe pas» (3). À la veille de la capture de Jérusalem par l’armée israélienne en 1967, un général israélien et Moshe Dayan, ministre de la défense, le plus grand soldat d’Israël, observent la vieille ville de Jérusalem et l’esplanade des mosquées. Le général demande au ministre: « on la prend » et Moshe Dayan de répondre : «pourquoi aurions-nous besoin d’un tel Vatican» (4). La religion, la promesse biblique, n’est ici, par les pères fondateurs, nulle part évoquée. Theodore Herzl ne voyait pas dans la diversité religieuse un danger.

 

Israël est donc une nation où «nous allons vivre là où l’on ne nous persécute pas» comme le disait Herzl. Tel est le mythe fondateur, jusqu’à nos jours pour une majorité d’Israéliens, celui d’une nation, certes définie culturellement par l’appartenance à une confession, mais sans que cette confession n’en soit la première identité (opposable aux autres). Les juifs avaient compris que leur persécution ne relevait pas d’arguments religieux, mais de leur condition minoritaire, qu’ils portent depuis le début de leur exil des royaumes de Jérusalem et de Judas. D’ailleurs, malgré les appels à la libération du troisième lieu saint de l’Islam, le nationalisme arabe et Palestinien, voulaient, avant tout, récupérer les droits nationaux des Palestiniens et, dans le reste du monde ceux qui appuyaient cette cause, états et peuples n’avaient rien à faire eux aussi «D’un tel Vatican».

 

Or, monsieur Netanyahu, veut renverser cette équation et remettre en avant l’identité juive d’Israël, face à l’identité musulmane des Palestiniens. Il remonte le cours de l’histoire. Mais celle-ci ne le sert pas. Certes, les musulmans ont persécuté les juifs, mais comme ils ont persécuté les chrétiens. Les chrétiens ont persécuté les juifs bien plus que les musulmans et les juifs expulsés des terres chrétiennes allaient se réfugier en terre d’Islam. Le royaume juif de Himyar en Arabie du Sud, n’a-t-il pas lui-même massacré les chrétiens de Najran au sixième siècle? Difficile donc de mettre en avant une pratique courante dans les anciens empires et royaumes, qui tous, en orient et en occident pratiquaient les mêmes exclusions à l’égard de tout ce qui ne partageaient pas leurs croyances.

 

Alors Benyamin Netanyahu, pour voiler l’injustice faite aux Palestiniens, évoque l’injustice la plus révoltante de l’histoire de l’humanité, l’holocauste. Non pas qu’il n’eut pas d’autres peuples exterminés dans l’histoire, mais celle-ci, fit l’objet d’une telle minutie, d’un tel sang-froid, qu’elle nous laisse douter de notre humanité. Mais l'exploitation de l’holocauste est à bout de souffle,  les nouvelles générations nées après la Seconde Guerre Mondiale, sont moins culpabilisées que leurs aînés, l’injustice faite aux Palestiniens est d’aujourd’hui, alors que l’holocauste devient d’hier, que son impact se brouille dans notre mémoire vaseuse, que l’indignation du passé n’a pas la puissance de celle du présent, fut-il moins terrible. La surexploitation de l’holocauste, invoqué à chaque jet de caillou sur un colon en a épuisé l’effet. Alors, Benyamin Netanyahu tente par une incroyable imposture de rebondir pour faire oublier son régime apartheid. Que fait-il? Il tisse d’un fil blanc un lien organique entre l’holocauste, le nationalisme palestinien et la barbarie de l’islamisme de Daech. Le mufti de Jérusalem Amine Al Husseini, un antisémite déclaré, que Daech cautionnerait, figure de l’opposition à l’installation des juifs en Palestine, aurait convaincu Adolf Hitler, lors de leur rencontre le 28 novembre 1941, de massacrer tous les juifs au lieu de se contenter de les expulser d’Allemagne. Le premier ministre Israélien, reprend à son compte un article d’un philosophe américain Joseph Spoerl  publié par le Think Tank «Jérusalem Center for public affair» (5). Cette prétention est tout aussi fausse qu’imbécile.

 

Fausse, parce qu’il suffit de lire certains passages de Mein Kampf qu’Adolf Hitler écrivit en 1925 alors qu’il était en prison, pour se rendre compte déjà, quel sort il réservait aux juifs. Il écrit: «La vie que le Juif mène comme parasite dans le corps d’autres nations et États comportent un caractère spécifique, qui a inspiré à Schopenhauer le jugement (…) que le Juif est «le grand maître des mensonges». Et «Si les Juifs étaient seuls en ce monde, ils étoufferaient dans la crasse et l’ordure» et «Il m’apparaissait que, seul, un double chemin pouvait conduire à l’amélioration de cet Etat: Établir des bases meilleures de notre développement en s’inspirant d’un profond sentiment de responsabilité sociale. Anéantir avec une décision brutale les rejetons non améliorables». En 1933, quand il prend le pouvoir, les juifs, les tziganes, les malades mentaux, commencent leurs longs calvaires qui les mèneront d’abord dans des ghettos,  puis aux camps d’internements et ensuite aux camps d’extermination. Avant la date de la rencontre d’Adolf Hitler et Amine Al Husseini, les camps de Chelmno, Auschwitz et Birkenau existaient déjà. Avant ladite rencontre, entre 1.5 et 2 millions de juifs sont déjà tués, soit par balle, soit étouffés par le gaz d’échappement des camions dans lesquels ils sont enfermés (6). Ceux-là annoncent les chambres à gaz, qui n’en sont qu’une amélioration technique et non pas une invention suggéré par le mufti de Jérusalem. Joseph Spoerl, va également prétendre qu’à la fameuse conférence de Wannsee en 1942, fut décidée la «solution finale» pour l’élimination total des juifs, conférence organisée à la demande d’Adolf Hitler inspiré par Amine El Husseini. Or, tous les documents qui nous sont parvenus de cette conférence, montrent que cette réunion fut strictement technique, dressant des listes macabres chiffrées de juifs à déporter, de tel ou tel autre pays vers les camps de la mort. À aucun moment, au cours de cette conférence, la décision d’exterminer les juifs n’a été évoquée, pour la seule raison que la décision avait été prise bien avant. Il va s’en dire que le nom du Mufti de Jérusalem n’y apparaît nulle part!

Le lien que fait Benyamin Netanyahu entre le Mufti de Jérusalem et l’holocauste est imbécile pour trois raisons. D’abord, elle accorde à Adolf Hitler une circonstance atténuante, celle de s’être fait embobiner par une espèce de Raspoutine portant un turban. Ensuite, il est très difficile de croire qu’un personnage aussi terne que le Mufti de Jérusalem, aurait induit un acte aussi essentiel de la Seconde Guerre Mondiale, qu’il aurait eu la moindre influence sur Adolf Hitler et l’idéologie du parti nazi. Des centaines d’ouvrages qui décortiquent et plongent dans les racines, idéologique, historique, sociologique, de la haine de l’Allemagne national-socialiste pour les Juifs  et dans celles de l’antisémitisme européen, sont balayés d’un revers de la main par un jeune professeur d’université qui fait du Mufti de Jérusalem l’instigateur, du plus grand crime organisé du vingtième siècle. Enfin le lien, non déclaré mais qu’il n’est pas difficile de voir en filigrane, que tente d’établir Benyamin Netanyahu entre le génie génocidaire du Mufti de Jérusalem et la sauvagerie de Daech, qui serait donc son héritier et le prochain assassin des Juifs, laisse perplexe tant il est tenu. Depuis que cette organisation terroriste existe et ses aînés, dont la redoutable Al-Qaida, ont-elles jamais mené le moindre attentat en Israël?

Tout cela serait risible s’il ne s’agissait pas de la prétention d’un Etat en faillite moralement, de faire feu de tout bois, fut-il vert et mouillé, pour provoquer un léger écran de fumée, devant son injustice avérée, fumée qui ne pique même plus les yeux.

 

Amine Issa

27/10/2015

 

1-Théodore Herzl et l’utopie d’Israël. Communication de Raymond Trousson. http://www.arllfb.be/ebibliotheque/communications/trousson140392.pdf

2- Le lobby pro-israélien et la politique étrangère américaine, John Mearsheimer et Stephen Walt, La Découverte, page 106.

3- Ibid, page 110.

4- Au nom du temple, Charles Enderlin, Seuil, page 22.

5- http://jcpa.org/article/palestinians-arabs-and-the-holocaust/   

6-https://fr.wikipedia.org/wiki/Shoah#Les_unit.C3.A9s_mobiles_de_tuerie_: _la_premi.C3.A8re_vague_de_massacres.