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Pourquoi la Tunisie est-elle différente? La société civile que la dictature autorisée a permis sans doute une transition passablement agitée. Mais ce fut le cas également en Égypte. Et dans les deux pays, c’est les partis islamistes qui ont remporté les premières élections libres, ce qui démontre leurs solides implantations dans la culture politique. Si la seconde révolte contre l’incurie des Frères Musulmans a profité à l’armée égyptienne, le parti islamiste El-Nahda en Tunisie, a su se retirer à temps pour ne pas cristalliser sur son nom le mécontentement populaire suite à sa gestion médiocre.

La Tunisie souffre des mêmes maux que ces voisins : stagnation économique, chômage élevé surtout chez les jeunes, régions périphériques sous-développées, corruption à tous les étages, sans oublier la violence extrême djihadiste qui frappe périodiquement.

Aujourd’hui, le parti au pouvoir, Nidaa’ Tounis qui souleva tant d’espoir, est, lui aussi atteint de dérive autocratique. Le Président de la République Beji Caid Essebi, qui en est issu, est en passe d’introniser son fils à la tête du parti au pouvoir. Il réinstalle d’anciennes créatures du régime de Zein El Abidine Ben Ali  et leur promet une amnistie financière au nom de la «réconciliation économique» qui prend plus l’aspect d’un quitus gratuit, que d’une restitution de l’argent volé contre le pardon. Par une habile manœuvre politique, Nidaa’ Tounis a introduit El-Nahda dans l’exécutif, alors qu’il l’en avait délogé aux élections 2014. Il pensait ainsi neutraliser le second parti du pays, le surveiller, en l’associant aux affaires. En même temps, il se débarrassait de ses anciens alliés qui l’ont accompagné quand il s’est agit de battre les islamistes aux élections. Mais une fois aux commandes, il juge bon de les écarter, sachant qu’ils n’admettraient pas qu’il transforme le parti et le gouvernement en une affaire familiale. Les islamistes, qui eux ne tiennent pas la démocratie en grande estime, s’en accommodent en attendant de reprendre la main. Car, ils ont bien compris, qu’ils ne pourraient le faire par la force, l’armée ne les suivrait pas, comme elle a désobéi au président déchu, en refusant de réprimer la révolte du Jasmin en 2011. S’ils séduisent un large électorat, ils ne sont pas encore majoritaires, mais pensent le devenir. A cet effet, ils adoptent une double tactique. D’un côté, ils lissent leur image, écartant les plus radicaux et leurs excès verbaux de la direction du parti, renonçant à l’inscription la sharia dans la constitution ou la remise en question du statut de la femme. D’un autre côté, ils laissent le président s’empêtrer dans son affairisme et son incapacité de sortir le pays de la crise économique, trop occupé à consolider son pouvoir, pour ensuite le déconsidérer et plus encore ce qu’il représente, la laïcité. Ils ont déjà engrangé quelques acquis, dans les universités cette année, le cœur de la contestation, ils ont détrôné en nombres de délégués les représentants de la puissante organisation syndicale l’UGTT, une première depuis l’indépendance.

La Tunisie n’a-t-elle donc de choix qu’entre l’incurie d’un parti de pouvoir et la réédition à la fatalité islamiste? Il semble que non. Les Tunisiens depuis le début de l’année sont de nouveau dans la rue et il faut compter avec la lucidité inédite au Moyen-Orient d’une partie de sa classe politique. Ziad Lakdar, dirigeant du Front Populaire a dit récemment une phrase qui flaire le jasmin, même en en janvier: «Ceux qui veulent préserver la démocratie et la traduire dans la réalité, doivent réaliser sa dimension économique, sociale et nationale». Car c’est bien cette dimension de la démocratie, qui passe à la trappe, à chaque fois que les élections prennent fin. Et pas seulement en Tunisie. Que reste-t-il de tous les programmes et promesses électorales, sociales et économiques des vainqueurs aux élections, même dans les pays démocratiques d’Occident? Une accumulation de renoncements qu’on tente de noyer dans une logorrhée emphatique et une manipulation des chiffres et des règles de calculs pour camoufler la vérité. Une fois au pouvoir, on se serre les coudes, l’éclosion de tendances ou de courants protestataires ne servant qu’ à berner le public, car ne remettant jamais en question la solidarité de corps par une véritable dissidence. Or c’est la leçon que viennent de donner les Tunisiens, par la démission massive de députés de Nidaa’ Tounis qui ont rendu leur carte du parti en lui faisant perdre sa place de première formation politique. Est-ce de la naïveté de croire à un sursaut républicain? Ne l’ont-ils fait que parce que leurs présidents ne les associent pas à la curée? Sont-ils indifférents à la perte de la démocratie de sa «dimension économique, sociale et nationale». Observons et jugeons ensuite.

Il semble en tous les cas que la fragrance du Jasmin déjà traverse les frontières. Dans l’Algérie si proche, est-ce une coïncidence qu’ au même moment, le président Abdelaziz Bouteflika fait voter une modification de la constitution, interdisant à un président de se représenter plus d’une fois, donnant plus de pouvoir au parlement, exigeant que le premier ministre soit issu de la majorité parlementaire et promouvant l’Amazigh, la langue des Berbères, comme nationale et officielle? Ou que les Emirats Arabes Unis, crée deux nouveaux ministères, ceux du Bonheur et de de la Tolérance et où le secrétariat d’État à la jeunesse est attribué à une jeune fille de 22 ans?

La Tunisie sera peut-être l’espoir et le modèle de ce Moyen-Orient, qui ne comptent plus que des Etats délabrés ou Dieu ne promet plus que l’enfer. Des gérontocraties sous perfusions d’hydrocarbures dévalués. Des monarchies qui se promeuvent sur la toile, comme l’eau et le feu. Le Liban qui cherche encore son acte de naissance. L’Égypte, entre les maréchaux, la faillite des «Frères», une démographie qui mange ses enfants et la place Tahrir désormais interdite de révolte. Dans ces Etats qui comptent plusieurs centaines de millions d’individus qui naissent et meurent, presque sans rien entre le commencement et la fin.  

 

Amine Issa

10/02/2106