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citoyen libanais
18 août 2025

Bernard-Henri Lévy au défi de la contre-vérité qu’il dénonce.

Bernard-Henri Lévy au défi de la contre-vérité qu’il dénonce.

Bernard-Henri Lévy était, le 26 juin, l’invité de l’émission Le Grand Oral. Il y a commenté l’actualité au Proche-Orient : la guerre entre le Hamas et Israël, ainsi que celle opposant cette dernière à l’Iran. Monsieur Lévy dénonce à juste titre le « triomphe de la contre-vérité », la « négation » des faits, leur « contextualisation » afin d’occulter un événement antérieur inavouable. Monsieur Lévy est philosophe ; on n’attend pas moins de rigueur de sa part.

À la question : par quels mécanismes les massacres du 7 octobre, un « absolu dans l'inhumanité », sont-ils passés dans l’oubli ? il répond : par la contextualisation de l’événement. Ceux qui le font prétendent que les massacres « ne se sont pas produits dans le vide, que tout cela avait un contexte », comme on l’a entendu dire « par le patron de l'ONU et des abrutis d'activistes dans les démocraties occidentales […] Le 7 octobre, dans le discours du contexte, n’était qu’un épisode dans une longue guerre qui dure depuis longtemps. ».

Certes, les massacres du 7 octobre sont un acte terroriste condamnable à tous égards, fussent-ils même politiquement rationnels - ce qu’ils ne sont pas. Mais peut-on les suspendre comme une simple occurrence détestable dans l’histoire du conflit israélo-palestinien ? Contextualiser un événement n’est pas le justifier. Ce serait un autre crime. Mais refuser d’en connaître le contexte historique l’est également, ce rejet étant la garantie de l’avènement du prochain massacre. Monsieur Lévy, philosophe, l’ignore-t-il ? Lui qui a certainement lu Raymond Aron et Hannah Arendt, qui ont mis en lumière les sources du mal banalisé ayant abouti à la Shoah. L’idéologie nazie n’est pas seulement le fruit d’un esprit malade, mais surtout la conséquence de l’humiliation de l’Allemagne et du retour, dans une société déstabilisée, d’une forme de messianisme laïque.

Monsieur Lévy serait-il la victime du « présentisme » que décrit Marcel Gauchet ? (1) Ce malaise des démocraties qui ignorent leurs propres fondements philosophiques, compriment leur passé et leur avenir, réduisent le sens de l’action sociale à l’étroitesse de l’instant vécu ?

M. Lévy dédouane Israël de toute malfaisance, se contentant d’exprimer sa commisération par : « les morts civiles sont insupportables », sans même préciser s’il entend par là les 60 000 morts dans la bande de Gaza.

Il refuse que l’on accuse Israël d’être un État colonisateur. Il affirme : « S'il y a bien un pays qui est l'emblème de l'anticolonialisme, c'est bien Israël. Israël est le fruit d'une lutte anticoloniale réussie et qui reste fidèle à elle-même. » Sans doute fait-il allusion à la lutte des sionistes contre le colonisateur britannique. Mais il omet de rappeler que c’est ce même colonisateur qui, à la sortie de la Première Guerre mondiale, a encouragé la migration juive vers la Palestine. Si Israël « reste fidèle à elle-même », c’est à l’inverse de ce que M. Lévy prétend lorsqu’il salue son anticolonialisme. Il existe au sein de son gouvernement un ministère des Colonies et des Missions nationales. Depuis 1967, et même après les accords d’Oslo, Israël n’a cessé, fût-ce de manière sinusoïdale, de multiplier les colonies. L’annexion de la Cisjordanie est demandée par des ministres du Likoud (2). Cette demande est réitérée par Bezalel Smotrich et Itamar Ben-Gvir, ministres ouvertement racistes, qui ne sont, aux yeux de M. Lévy, « qu’une tache dans l’histoire d’Israël ».

M. Lévy rejette l’idée qu’Israël soit un État d’apartheid. Il martèle : « S'il y a un pays où il n'y a pas d'apartheid, où il y a une minorité qui souvent conteste les principes mêmes de l'État d'Israël, c'est la minorité arabe, parfois antisioniste, et qui jouit de l'intégralité des droits civiques et démocratiques, c’est Israël. » Dire qu’Israël est un État d’apartheid, « c'est une inversion, c'est plus qu'une réécriture, c'est le monde qui marche sur la tête ». Il suffit pourtant de lire la presse israélienne pour se rendre compte que la « réécriture » est d’abord le fait de M. Lévy. Prétendre que la minorité arabe dispose de tous les droits civiques relève de l’inversion. Si les textes le disent, faut-il les croire comme on croirait que la Syrie du clan Assad est une démocratie, simplement parce qu’on y tient des élections ? Quant aux textes eux-mêmes, la loi fondamentale adoptée en 2018 précise qu’Israël est « l’État-nation du peuple juif ». N’est-ce pas là déjà une négation de l’égalité des droits ? M. Lévy s’abstiendrait-il de s’offusquer si la France se déclarait « l’État-nation du peuple chrétien » ? Les villes et quartiers arabes, leurs écoles, leurs hôpitaux, reçoivent-ils les mêmes attentions de l’État que ceux habités par les Juifs ? Les Juifs orthodoxes, qui représentent entre 12 et 15 % de la population, forment une minorité dont les partis sont une constante dans les gouvernements israéliens et en sont même les arbitres. Y a-t-il eu plus de deux ministres musulmans au sein des gouvernements israéliens, alors que cette minorité représente environ 20 % de la population ? Que dire alors des territoires occupés, où entre 4 et 4,5 millions d’habitants vivent sous occupation et ne jouissent que d’une parodie de souveraineté ? La ségrégation en Israël atteint même les citoyens juifs, puisque les Harédim sont largement exemptés du service militaire.

Répondre à ceux qui accusent Israël et contextualisent les massacres du 7 octobre en pratiquant une lecture partielle de l’histoire et en occultant d’autres réalités relève de la même « sophistique » que dénonce M. Lévy.

 

  1. Marcel Gauchet, Le nœud démocratique, aux origines de la crise du néolibéralisme, Gallimard, Paris, 2024.
  2. Itamar Eichener & Lior Ben Ari, Annexation Now: Likud ministers’ demand Netanyahu annex West Bank by end of the month, Yediot Aharanot, 02/07/2025, https://www.ynetnews.com/article/hj3exwxsgx

Amine Issa

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