Contrairement aux révoltes tunisienne et égyptienne, en Lybie, au Yémen et en Syrie, elles s’installent dans la durée. La dictature a la peau dure, et que sont quelques mois dans l’histoire d’une nation qui renverse un autocrate? Sauf que le temps qui s’étire à des conséquences  pouvant changer la nature de la révolte. D'abord, les armes deviennent exclusivement létales. Quand l’affrontement se prolonge, les régimes échangent les matraques contre des balles réelles et les manifestants remplacent les lance-pierres par des fusils. Les forces de police cèdent le terrain aux forces spéciales et les étudiants pacifistes abandonnent les places publiques à des révoltés enflammés, blessés, prêts à tuer. En bref, la guerre civile prend ses quartiers. C’est peut-être un mal nécessaire quand on fait face à un tyran qui confond le pouvoir et son existence sur terre. Mais plus le conflit dure, plus la reconstruction sera ruineuse, plus la reconstitution de la nation sera laborieuse. C’est un appel aux interventions extérieures, jamais désintéressées. Les combattants de la première heure, motivés par le seul sacrifice, cèdent progressivement le pas à des radicaux au service de clones du dictateur honni. La coordination ouverte de la révolte, à travers Facebook et les porte-voix lors des rassemblements, disparaît au profit de marchandages incontrôlables à huis clos entre les protagonistes. Nous, Libanais, avons écrit entre 1975 et 1990 un long chapitre de notre histoire sur ce mode. Rappelez-vous le début de la guerre civile, la montée au combat enthousiaste pour les uns et les autres au service d’une cause évidente, et le fracas de tous les rêves sur les barricades dressées dans la banlieue sud, à l’Iqlim el-Kharoub, à Nahr el-Mot, et Koleiat.  

Les Libyens auraient-ils pu mener leur affaire autrement, les Yéménites et les Syriens peuvent-ils éviter le pire? Est bien malin celui qui peut y répondre. A posteriori, tous les analystes et leurs morgues pavaneront, mais c’est bien cela, à posteriori. Alors nous, au Liban, pourrons-nous échapper aux retombées d’une Syrie déstabilisée? Ce qui est sûr, c’est que nous ne pouvons rester indifférents. Pour le danger que cela représente, pour l’imbrication des affaires entre les deux pays, mais aussi par principe. Au nom du refus de l’ingérence dans les affaires d’un autre pays, alors que c’est une malformation qui nous handicape depuis notre naissance, l’Etat et les partis politiques devraient déclarer leur neutralité. Il est faux de penser que prendre parti avec le gouvernement syrien ou l’insurrection armée qui veut sa peau est un gage sur l’avenir. D'abord, on peut se tromper sur le vainqueur, qui ne le sera pas éternellement, et gagner la rancœur des vaincus. Mais sur le principe, puisque tout le monde s’accorde sur le droit des peuples de choisir librement leurs gouvernants, peut-on se taire sur la tragédie qui se déroule en Syrie? Et c’est là la difficulté. Comment permettre aux Libanais d’exprimer leur soutien au peuple syrien sans une récupération politique. Seul l’Etat peut autoriser les regroupements, les manifestations et contrôler le profil des intervenants et leurs slogans. En politique, la liberté n’est pas un absolu transcendant, mais une disposition pratique permettant à chacun de s’exprimer sans mettre en danger la communauté. Tel est le pacte républicain. Or, le soutien du Hezbollah aux insurgés chiites de Bahreïn, couplé d’un sauf-conduit au régime syrien auquel s’est associé le CPL, sont le pendant de l’autorisation aux intégristes sunnites de s’en prendre aux alaouites et d’insulter le Hezbollah. Ce sont des calculs d’épiciers, qui vendent une marchandise toxique, ou le fait d’hypocrites qui pensent que la liberté des peuples syrien ou bahreïni ne vaut que pour assoir leurs autorités.

Ces prises de positions alimentent l’antipathie entre Libanais, qui peut être dangereusem, au vu des précédents. Le ministre de l’Intérieur, qui ne retient ni sa main ni sa langue, doit assumer les prescriptions de la loi, qui le contraignent à sévir quand des appels aux meurtres sont lancés ou juste insinués. Sinon, il encourt des poursuites de non assistance à personne en danger. La personne cette fois est plus que physique, cela peut être le Liban.

 

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Lecture rapide de l’acte d’accusation. Les témoins fantasmagoriques ne sont pas cités. Les preuves avancées, scientifiques, semblent solides, mais pour six années d’enquêtes  le résultat est maigre, bien maigre. L’essentiel n’est d’ailleurs toujours pas révélé, c’est-à-dire le nom du commanditaire de l’assassinat. Devons-nous nous contenter des quatre accusés? Des Libanais seront morts pour rien et surtout l’espoir de voir un jour la justice dissuader les amateurs d’assassinats politiques, se sera évanoui. C’est cette  frustration qui rend les propos de Sayyed Hassan Nasrallah irrecevables: son refus de répondre à la convocation du tribunal et surtout son affirmation de l’impossible félonie des accusés. Il se place encore une fois au-dessus de tous les Libanais et cela ne fait qu’alimenter leur  ressentiment.

 

Amine Issa

L’Hébdo Magazine

19/08/11