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Depuis  le ralliement de Samir Geagea à la candidature de Michel Aoun, d’autres analystes plus au fait des arcanes des bazars électoraux libanais, avec leurs extensions régionales, ont déjà imaginé les scénarios possibles à la réunion parlementaire pour l’élection présidentielle du 8 février. On peut les résumés de la façon suivante: élection de Michel Aoun ou de Sleiman Frangieh ou report de l’élection. La surprise de l’initiative du chef des FL, n’en est pas une pour les libanais habitués aux retournements spectaculaires, que la base partisane s’empresse de justifier par des sophismes, et les libanais à bout de nerfs applaudissent, toute réconciliation étant porteuse d’un soulagement ne serait-ce que temporaire.

Rappelons à ceux qui n’y voit que la main des puissances étrangères dans le déblocage des élections présidentielles et particulièrement ceux qui pensent qu’elle se fait à l’avantage de leurs camps, que toute initiative extérieure, pour réussir doit remplir une condition. Celle de la prise en compte de la réalité socio-politique du Liban. Pour exemple, la tentative des américains en Irak, d’instaurer une démocratie telle qu’elle est pratiquée aux États-Unis, sans transition graduelle, dans une société qui n’avait jamais connu ce type de gouvernement, a été un échec. Inversement, en Tunisie, l’appui politique occidental à la révolution du Jasmin, une aide militaire étant inutile vue le ralliement de l’armée à la cause des insurgés, c’est avéré payant, car la société tunisienne était en mesure de réussir la transition vers un régime démocratique.

Mais il y a d’autres leçons a tiré de l’initiative de Samir Geagea.

Si un président est élu et à fortiori au cours d’un vote concurrentiel entre Michel Aoun et Sleiman Frangieh, ce n’est pas tant le blocage de l’élection imposé par le Hezbollah au nom de son diktat «Aoun ou personne» qui est une flagrante pratique dictatoriale, qui sera levée, mais un premier renoncement à deux anomalies qui petit à petit s’installent dans l’esprit des libanais et s’élèvent au statut de «pacte» tacite, incontournable.

La première est celle qui exige que, le président maronite doit être comme le premier ministre sunnite et le chef du législatif chiite, d’abord adoubé par ses pairs de la même confession. Cette condition s’étend désormais à toutes les positions officielles et militaires et civiles, tel le commandant de l’armée, le directeur de la sûreté, les FSI, à tel ou tel directeur de ministère et bientôt aux gardes-chasses.

La seconde est la nécessité de l’entente nationale pour l’élection d’un président ou plus exactement, la non-exclusion d’un groupe dans la l’élection ou toute prise de décision.

La première anomalie est avancée comme une garantie pour les communautés. Vraiment? La communauté n’est pas une personne, mais une dénomination pour désigner un ensemble de citoyens qui partagent une croyance et parfois une simple particularité identitaire, à l’exclusion des autres. Or, défendre une communauté ne veut pas dire défendre le droit des citoyens qui y sont nés et qui, par culturalisation s’y identifient. Les communautés sont des ensembles «fermés» contrairement aux partis laïcs qui sont eux «ouverts», c’est-à-dire autorisent la circulation de l’un à l’autre. Quand cette circulation devient impossible, la relation à l’autre ne peut être qu’une relation conflictuelle, puisque la rencontre n’est jamais possible et l’identification se fait contre l’autre et non pas avec l’autre. Si l’autre possède quelque chose que je n’ai pas et que je souhaite avoir, puisque je ne peux le rejoindre et le partager avec lui, je ne peux que le lui prendre par la force. De plus, les intérêts de la communauté mis en avant, en plus de provoquer l’animosité des autres groupes fermés, sont un blanc-seing aux chefs de ces communautés de traiter leurs partisans comme des mineurs incapables de veiller à leurs intérêts. Et l’on voit comment cette prérogative que s’accordent les dirigeants, à être les seuls décideurs, se transforme en privilèges personnels qui les incitent à sacrifier les intérêts des individus par leur jusqu’au-boutisme. Ils sont confortés dans cette attitude méprisante et dévastatrice, par l’assurance qu’ils ne seront jamais critiqués ou du moins remplacés, tant ils ont assuré de la fausse réputation d’être les garants de l’intégrité de la communauté et de ses adhérents.

Ensuite, la seconde anomalie, l’idée du consensus nécessaire à toute décision, dont l’élection d’un président, pour veiller à l’entente nationale, est une garantie pour que cette entente ne se concrétise jamais. Il y a une ligne de partage, certes mouvante, entre le souci de préserver toute exclusion d’un groupe et les impératifs de gestion qui exigent que des décisions soient prises à un moment donné, même si tout le monde n’est pas d’accord. Sinon, dans l’attente d’une unanimité introuvable, l’Etat n’est plus gouverné, il tombe en déliquescence, l’économie s’étiole graduellement, le tissu social se délite, la suspicion se répand et la peur s’installe. De ce fait, les adhérents identifiés à une communauté craignent d’être visés individuellement à cause de cette appartenance et non pas à cause d’un délit ou d’une opinion politique. Ils ne renouvellent pas leurs dirigeants sous l’imaginaire prétexte de maintenir la cohésion du groupe. Les dirigeants, ne craignant pas le verdict des urnes, sont capables de suspendre la machine étatique jusqu’à la rupture. Dans ce scénario, que nous vivons actuellement, que reste-t-il de l’entente nationale? L’entente nationale, la vraie est «le vivre ensemble» que pratique les libanais au quotidien en devers leurs communautés et leurs chefs, fussent-ils élus. Ce «vivre ensemble» doit se traduire par un engagement politique, sinon il est incapable de transposer sa dynamique constructive dans la gestion de l’Etat et de garantir nos droits de citoyen. Il vaut mieux donc, un président de la république, même si on n’adhère pas à son programme, que pas de président. Celui-là, ne peut que relancer l’action gouvernementale et la machine législative. Donc revivifier la pratique politique, provoquer la confrontation pacifique qui déboucherait sur des changements positifs. Sans chef de l’Etat, ni gouvernement, ni parlement, sans vie politique, il ne peut y avoir que désordre, dictature (ce qui au Liban est peu probable) émeute qui opposerait, dans l’actuelle configuration politique, un camp contre l’autre, si ce n’est une guerre civile.

Est-ce que Samir Geagea a-t-il pensé à ces deux anomalies quand il annonça son soutien à la candidature de Michel Aoun? Je ne sais pas, mais je peux en douter, le chef des FL, comme tous les autres dirigeants, n’a pas à ce jour dans les actes, dépassé son ancrage communautaire. L’avenir peut me démentir. Peut-être, avec Michel Aoun, ont-ils jugé le moment favorable pour nouer une alliance chrétienne qui leur redonnerait une partie du pouvoir qu’ils ont cédé à Taëf. Ils considéraient, à raison, que le tandem chiite-sunnite, après Taëf, à échouer dans sa gestion de l’Etat. Plus encore aujourd’hui, il est empêtré dans sa querelle et est incapable de ne regarder que les seuls  intérêts du Liban et de tous les libanais. Mais le tandem chrétien ferait-il mieux? Le Général et Samir Geagea, ont-ils une stature nationale et une visibilité sur l’ensemble du Liban? Non. Le Général, comme Samir Geagea, est encore empêtré dans une dimension communautaire et de plus familiale.

Quel danger cours-t-on à le voir élu? Lui ou Sleiman Frangieh, qui aux tares communautaire et familiale, doit ajouter celle du provincialisme. Samir Geagea nous fait-il prendre un grand risque en pavant la voie à un des deux hommes précités? Non. Pour ceux qui l’accusent d’avoir trahi son camp en désignant Michel Aoun comme son candidat, eux qui ne sont pas en reste ailleurs d’avoir péché en ce sens, et pour tous les autres, aucun ne devrait être effrayé par l’arrivée du Général ou de Sleiman Frangieh à la présidence. Samir Geagea leur expliquera, car lui semble l’avoir compris, qu’en renonçant à être roi, que le roi est nu. Le système de gouvernement issue de Taëf, à cela de bon, que le pouvoir exécutif n’est la prérogative d’aucune fonction ou d’un homme, mais du conseil des ministres réunis. C’est en son sein que peuvent s’exprimer toutes les sensibilités politiques et quand le consensus est impossible, le vote doit trancher. C’est ce dernier point que malheureusement le Hezbollah n’a jamais admis. Mais il ne sera peut-être pas toujours en mesure ou autoriser d’obliger à l’immobilisme.

Que la politique reprenne ses droits, même si l’on sait déjà que la classe politique ne peut pas redresser le pays. Les élections municipales vont se dérouler cette année, qu’elles soient l’occasion d’une première bataille dans le renouvellement des élites au pouvoir. Il faut s’y investir par tous les moyens, une trajectoire commence toujours par un pas. Les sauts brusques, les étapes brûlées, le sont généralement à l’aide d’un pyromane extérieur qui ne s’inquiète pas de tout brûler et qui trouve sans grandes difficultés des souffleurs autochtones.

 

Amine Issa

 

22/01/2016