A Tunis, le 24 février, se sont réunis 70 pays et organisations pour le sommet des «Amis de la Syrie». Quelques pays influents, que l’on peut appeler sans équivoque les «ennemis de la Syrie» ont, en réalité, mené les débats. D’abord, les pays du Golfe, et plus particulièrement l’Arabie saoudite et le Qatar, plus soucieux de punir un régime que de sauver un peuple. Les rois et princes de la Péninsule en veulent à ce régime de les malmener depuis le long règne de Hafez el-Assad, qui soutient l’Iran perse et chiite contre Saddam Hussein, l’Arabe sunnite, jusqu’à son fils Bachar, qui en 2006, les traita de demi-hommes. Ces pays veulent armer l’opposition syrienne. Mais quelle opposition, celle des salafistes, comme ils l’ont fait en Libye? Les Etats-Unis, pour leur part, craignent soudain qu’al-Qaïda ne se substitue aux insurgés syriens, et demandent à ceux-là de démontrer qu’ils ne sont pas les otages des islamistes. Ils n’avaient pourtant pas pris autant de précautions en Libye. Certes, les islamistes se glissent dans chaque faille que provoque le chaos. C’est une évidence, il ne faut pas être grand devin pour le découvrir. Mais en refusant un appui matériel et politique à l’Armée syrienne libre, n’est-ce pas un service rendu à ces mêmes islamistes, qui eux, ne manquent pas de financiers? Hillary Clinton a poussé le bouchon au point de déclarer, devant le Sénat, que qualifier le président Assad de «criminel de guerre» compliquerait la tâche de son renversement!

Le grand absent à ce sommet n’en était pas moins là, tant sa position influe sur le cours des événements. Je veux parler de la Russie. Celle-ci se drape aujourd’hui dans l’habit du défenseur du droit international, qui interdit l’ingérence dans les affaires d’un Etat souverain. La Russie n’avait pas eu ces mêmes scrupules en Tchétchénie, ni en Géorgie, quand Michael Saakachvili, se prenant pour le prince Bagration, voulut réunifier le territoire de son pays. Tout ce qui intéresse la Russie est une part du gâteau dans la Syrie post-Assad, que sa flotte navale puisse continuer à mouiller au port de Tartous, qu’elle en reste le principal fournisseur d’armes pour assurer à son économie un débouché que les Occidentaux lui ont refusé en Libye après la chute de Mouammar Kadhafi. Même que la Russie de Vladimir Poutine en période postélectorale se contenterait de la moindre fleur que lui feraient les Américains au Moyen-Orient, dans le Caucase ou ailleurs. Cependant, l’Amérique, elle aussi en période électorale, ne cédera rien. Ce qu’il faut savoir, également, c’est qu’une Syrie unie et gouvernée démocratiquement n’est pas une priorité pour les Occidentaux. Elle ne possède pas de pétrole comme la Libye, n’est pas le cœur du monde arabe comme l’est l’Egypte et ses 80 millions d’habitants, là où curieusement les Frères musulmans ainsi que les salafistes deviennent fréquentables. Une Syrie en crise couperait également l’Iran de son relais arabe dans le conflit avec Israël. L’Amérique, débarrassée du bourbier irakien, et avec ses alliés prête à se retirer d’Afghanistan, ne va certainement pas s’aventurer dans une nouvelle équipée au moment où tous les budgets de la défense sont revus à la baisse. Et l’époque où il suffisait au général Gouraud de tracer avec sa main valide un trait sur une carte pour redessiner des frontières est désormais révolue. Les Syriens doivent comprendre qu’ils sont bien seuls, et qu’ils le restent ne sera pas plus mal, ainsi ils n’auront pas de factures à régler plus tard. Ils payent actuellement un énorme prix face à un régime qui, depuis quarante ans, ne connaît que le langage de la force. Ils prendront des armes là où ils les trouveront. Ils profiteront de la moindre faiblesse du régime pour marquer des points. La bataille sera longue, mais il vaut mieux perdre que de gagner avec une hypothèque que l’on doit à des créanciers occidentaux qui ne montrent pas la moindre compassion.

Quant à nous, Libanais, nous n’avons toujours pas compris qu’il faut nous taire sur l’affaire syrienne. Que ceux qui soutiennent le régime du Baas se taisent définitivement. Car voilà que le salafiste à la mode, cheikh Ahmad al-Asir, sorti tout droit d’un tableau du Moyen âge, nous promet de «ramper» de Saïda à la place des martyrs à Beyrouth pour manifester «démocratiquement» son appui au peuple syrien. Pour arriver à la place des martyrs en venant de Saïda, il faut passer par la banlieue sud. Imaginez l’ambiance.

 

Amine Issa 

L’Hébdo Magazine

02/03/2012