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Je considère toujours important de revenir sur le début de la guerre en Syrie, ses causes et les erreurs qui y ont été commises, car d’elles dépendent largement son avenir.

Rappelons-nous. La révolte d’un peuple opprimé, qui pendant plus d’un an, se contenta de manifester et de subir la répression d’un régime qui ne voulait rien négocier. Ce dernier fut affermi dans cette voie par l’hypocrisie des Occidentaux qui nous abreuvèrent de principes humanitaires, mais qui ne levèrent pas le petit doigt pour enrayer la machine à broyer du régime. Les pays du Golf et la Turquie en embuscades, patientèrent jusqu’à s’assurer que personne ne s’opposerait à leurs plans, de longue date, nourris, pour renverser un président et sa politique régionale qu’ils trouvaient détestables. Ils vont financer le transfert en Syrie et l’équipement de salafistes jihadistes venus des quatre coins de la terre, et Daech leurs monstres, sur un terreau propice, chez un peuple humilié, affamé et sans perspectives, travaillé par la plus sombre des propagandes islamistes.  Les Iraniens et leurs milices régionales, puis les Russes, quand les précédents s’avéreront incapables d’enrayer l’avancer des insurgés, vont à leur tour s’inviter dans cette guerre.  

Venons-en maintenant à cette fin de l’été où l’on nous annonce l’épilogue de la guerre syrienne. Certes, l’opposition islamiste ou autres sont aux abois. Seule la région d’Idlib échappe encore au contrôle de Damas et de ses parrains. Avec ou sans bataille, ce réduit sera mis au pas. On imagine facilement le nombre de morts et de déplacés que provoquera sa prise par les armes. Mais avec le cynisme des états, ce ne sera qu’un détail de plus ! Donc la guerre commencée en 2011 est sur le point de se terminer et l’on parle déjà de la reconstruction de la Syrie.

Mais est-ce vraiment le cas ?

 

Certes il n’y aura plus d’opposition armée, organisée et en nombre sur un territoire sanctuarisé. Mais est-ce que les racines profondes de la révolte syrienne ont-elles disparu ? Les alliés de Damas fanfaronnent et annoncent la réhabilitation définitive du régime et de son président. Cela signifie, en d’autres termes, que les mêmes pratiques de pouvoir, de contrôle de la population, de privation de liberté politique, de corruption, de népotisme, de générations d’inégalités économiques, vont être reprises.

Si Daesh est définitivement terrassé, que dire des millions de Syriens qui ont subi toutes ces vexations, qui ont tout perdu, ont été déplacés ou ont été chassés, ont fuis, parqués dans des camps. Revenant en Syrie, pour retrouver leurs villages détruits, leurs maisons et leurs commerces, ateliers, usines rasées ou confisquées ? Vont-ils accepter de subir de nouveau les mêmes vexations et humiliations qu’ils subissaient avant 2011 ? Si cette génération est totalement désabusée, épuisée et ne cherche qu’à survivre…devenu un grand luxe, que dire de la prochaine génération, des enfants élevés dans les camps, presque ou totalement analphabètes, promis, soit au chômage, soit au service militaire dans une armée qui n’a pas su les protéger ou les a pourchassée, poussée à l’exode ? Que dire des milliers de combattants repassés à la vie civile, quand ils ne sont pas tués ou croupissent dans les prisons du régime ? Que dire de ceux-là échappées aux mailles du filet et qui attendent patiemment, tapis dans leurs rages, le moment de commettre un attentat ?

Comment le pouvoir central peut-il prétendre avoir « repris la main », alors que son instrument de coercition, l’armée et les renseignements, ne les suivent que partiellement obéissants ? La presse nous livre quotidiennement le nom d’unités officielles ou crées de toutes pièces, parfois formé d’anciens insurgés, qui sont soit sous les ordres des Russes soit sous ceux des Iraniens. Cela, sans compter les milliers de miliciens qui relèvent directement de Téhéran. Sans compter également ces unités de l’armée commandées par un chef de guerre qui gère son territoire, autosuffisant économiquement à coup de taxes et de raquettes, telles ces Wallis du temps des Abbasides ou des Ottomans qui ne prêtaient allégeance que formellement au pouvoir central. Cette même presse qui nous livre cette multiplication des centres de pouvoir, le fait souvent à l’occasion de batailles rangées entre ces différentes unités qui se disputent un butin.

Que dire également des régions contrôlées par la Turquie au nord-ouest du pays et de la région proclamée autonome par les Kurdes au Nord et à l’Est, armés et soutenus par les États-Unis ?

Que dire d’Israël qui a bien fait comprendre au monde entier qu’elle ne se retiendrait pas de bombarder à toute volée et même la banlieue de la capitale, chaque fois qu’elle le jugera opportun.

De quelle paix civile peut-on parler ou de quelle reconstruction il s’agit dans ces conditions ?

Reconstruction signifie avant tout « argent ». Certes les Nations-Unies ou quelques bonnes âmes financeront une école, un dispensaire, un puit. Mais pour remettre la Syrie au seul niveau où elle était avant la révolte, ce qui d’ailleurs ne signifie pas grand-chose, il faudra des centaines de milliards de Dollars. Ceux que les entrepreneures syriennes ont sortis du pays et investit ailleurs, ne reviendront pas tant que plane la menace d’une association forcée avec l’oligarchie ou pour être à la merci d’un des Wallis. Les Russes et les Iraniens veulent récupérer leur mise en s’assurant de la majorité des contrats, mais sans avancer de capitaux. Ils ont déjà mis la main sur les maigres ressources en matières premières de la Syrie. Mais malgré cela ils restent loin du compte. Et à supposer même qu’ils aient la volonté de financer la reconstruction et d’en recueillir les retombées sur le long terme, ils en sont incapables. Ces deux pays, ainsi que la Turquie qui lorgne sur une partie du gâteau, connaissent de graves problèmes économiques structurels. Bien avant les sanctions américaines, les économies de ces trois pays étaient à mal. Pour l’Iran et la Russie, à cause d’une économie de rente concentrée sur le pétrole dont le prix ne remontera jamais assez. Une dette extérieure élevée pour la Turquie ainsi qu’une balance courante négative, un système bancaire à bout de souffle en Iran, les monnaies de ces trois pays qui dégringolent entraînant une inflation qui induit une hausse des taux, rend tout investissement impossible.

Les pays du Golf, l’Amérique et l’ensemble de l’occident ont bien fait comprendre qu’ils n’investiront pas un dollar dans un pays sous la coupe des Iraniens et des Russes. Qui reste-t-il, la Chine ? On voit mal ce pays débourser un yuan qu’il ne récupérerait pas par un contrat. L’Afrique en sait quelque chose.

 

S’il faut se réjouir que le temps des massacres et des destructions massives soit bientôt terminé, la guerre en Syrie, sous une autre forme, ne fait que commencer. Pour la simple raison que les États qui s’y sont impliqués ne veulent toujours pas admettre que les Syriens ont des aspirations légitimes et que les traiter comme du bétail à mener ou à abattre… n’est plus possible !

 

Amine Issa

 

09/09/2018