Depuis l’équipée de la flottille turque, brisant le blocus de Gaza en mai dernier, beaucoup de mots ont été dits et rien n’a été accompli. Dans le monde arabe, on ne change pas les bonnes habitudes. S’il est une leçon à tirer de l’aventure turque c’est celle-ci. La volonté pacifique des activistes humanitaires, islamistes soient-ils, a réussi là où le Hamas et le Jihad islamique ont lamentablement échoué depuis le blocus de la bande de Gaza en 2007. Ni l’enlèvement et la détention du caporal Shalit, ni les Kassams perdus dans les sables du Negev, ou tombés sur la ville de Sderot, n’ont infléchi la position de l’Etat hébreu. Bien au contraire, en 2008, le refus du Hamas de renouveler avec Israël un cessez-le-feu, a poussé celle-ci à lancer une offensive meurtrière sur Gaza. Mille trois cents Palestiniens y ont perdu la vie et des centaines de maisons et de bâtiments publics ont été rasés. En contrepartie, elle ne coûta la vie qu’à trois civils israéliens et une rupture du stock de calmants dans les pharmacies de Sderot. Quant au blocus, il ne devient que plus sévère.

Certes, neuf activistes turcs sont morts. Mais pour quel résultat? Israël  est en phase de perdre définitivement son allié turc. L’espace aérien d’Anatolie, qui lui est vital pour l’entraînement militaire de ses avions de chasse, lui est désormais fermé. Quand le ministre du Travail israélien Benyamin Ben-Eliezer rencontre à Bruxelles le ministre turc des Affaires étrangères, sans en avoir informé son collègue ultranationaliste, Avigdor Liberman, c’est le cabinet israélien qui risque de chuter. Tel-Aviv se bat sur tous les fronts pour éviter une enquête de l’Onu. L’opinion publique internationale lui est durablement hostile. Mais surtout, le blocus est partiellement levé par Israël et le passage de Rafah entre l’Egypte et la bande de Gaza, son poumon économique, est désormais ouvert en permanence. En effectuant une simple opération comptable de pertes et profits, il est indéniable que la gestion pacifique du blocus par la flottille turque mérite une meilleure cotation en bourse que les roquettes du Hamas.

Ensuite? Plus rien. Le moment d’excitation verbale passé, l’ensemble des pays arabes, faucons et colombes, ainsi que l’Iran, se sont bien gardés d’autoriser le moindre radeau en partance pour Gaza. Des ONG, des civils, des militants des droits de l’Homme et des députés européens, n’allaient tout de même pas leur apprendre comment affronter Israël. La dernière tentative en cours est celle d’un bateau libyen qui, ayant mis le cap sur Gaza, a échoué lamentablement dans un port égyptien. Quand on sait que ce bateau est affrété par le fils du leader libyen, Saïf al-islam, en délicatesse avec son père et son frère Motassem qui a les faveurs actuels du colonel Kadhafi, il y a fort à parier qu’il s’agit plus d’une opération de relation publique qui se termine en queue de poisson, qu’une réelle tentative de soulager les habitants de Gaza.

Pourquoi cette retenue après tant d’enthousiasme verbal? Pour la simple raison que tous ces régimes sont, au XXIe siècle, inopérants. La moindre réussite médiatique de leurs sociétés civiles mettrait en péril leurs structures politiques sclérosées. Les sociétés arabes sont-elles conscientes de l’enjeu? Ont-elles compris qu’en affrétant d’autres bateaux pour Gaza, elles déstabilisaient avant tout leurs propres gouvernements? Quand voulant porter la liberté aux Palestiniens, ce sont elles-mêmes qui s’engageaient sur la voie du progrès? Voudront-elles saisir ce moment ou se rabattront-elles en définitive sur la rhétorique du Grand et du Petit Satan si commode? Amine Issa

 

Amine Issa

L’Hébdo Magazine

16/07/2010