"Je suis Cyrus roi du monde, j'ai accordé à tous les hommes la liberté d'adorer leurs propres dieux et ordonné que nul n'ait le droit de les maltraiter pour cela."

 

Cyrus I, roi de Perse, 539 av JC.

 

Quand le président Ahmadinejad renvoya deux diplomates anglais, on aurait pu espérer qu'il le fit parce que la Grande-Bretagne refusait de restituer à l'Iran le cylindre en argile sur lequel est gravé la déclaration du roi Cyrus I et qui est exposé au British Museum. Mais le président Ahmadinejad n'a que faire de ce cylindre. Les diplomates anglais ont eu la fâcheuse initiative de critiquer la violente répression des manifestants à Téhéran et dans les grandes villes. Silence, on châtie. Le président Ahmadinejad, qui voit la main de "l'Imam absent" dans tout ce qu'il accomplit est imperméable à l'Histoire et aux réalités de la société iranienne. Quand, au seizième siècle, la dynastie séfévide, issue de tribus nomades soufis sunnites, prit le pouvoir et se convertit au chiisme, elle le fit pour une raison politique. L'Iran voulait se doter d'une légitimité religieuse différente de celle de son premier adversaire, l'Empire ottoman sunnite. Chah Abass I, le grand souverain séfévide envoya chercher du Liban, du Jabal Amel, de célèbres Imams versés dans la gnose chiite pour enrichir  son savoir religieux. Le chiisme, confession mystique de l'Islam séduit les soufis qu'étaient les Séfévides. Ce fut la grande époque du quiétisme chiite où les hommes de religion se consacraient à la recherche des voies célestes, guidées leurs ouailles dans la direction de la piété et laissaient au prince le souci de gérer la cité en lui rappelant uniquement l'impératif de justice. Les partisans de la révolution iranienne, dont le président Ahmadinejad rejettent en bloc cette lecture de la tradition chiite.

Mais ils ne peuvent méconnaître que ce qui fait aujourd'hui la richesse architecturale et culturelle de l'Iran, à laquelle les iraniens sont attachés viscéralement et fait leur fierté, est issu de ce pacte de non-ingérence entre les hommes de religion  et le prince. Quant à la mort de Chah Abass I, ses successeurs faiblirent devant l'immixtion du clergé dans les affaires de l'État, l'empire iranien tomba sous la coupe d'un monarque afghan. Sous les Kadjars, Fath Ali Shah, poussé par ce même clergé, tente de récupérer en 1826 les terres perdues au profit des Russes en 1804. L'armée impériale défait le Chah et pénètre jusqu’à Tabriz, imposant un traité de paix humiliant à l'Iran. Je citerais aussi cet autre roi iranien Nasser El Din Shah dont le règne commence en 1848. Ce souverain entame la première modernisation de l'administration, ouvre des écoles et envoie des étudiants en Europe. En 1890, il  cède le monopole du tabac à une société anglaise. Les iraniens refusent et manifestent. Ils s'expriment pour la première fois comme acteurs sociaux. C'est le premier pas et la condition nécessaire depuis la révolution française pour ériger une société moderne. Le souverain réagit et au lieu de mater la révolte dans un bain de sang, il choisit d'annuler la concession. Six ans plus tard, un membre du clergé l'assassine. C'est cet épilogue que le président Ahmadinejad aura sûrement retenu du règne de Nasser El Din Shah. Quand les iraniens élirent un parlement et adoptèrent une constitution en 1906, ils étaient les premiers à le faire parmi les pays du Moyen-Orient. Ils se battirent pour maintenir ce système qui sous la dynastie Pahlavi fut vidé de son contenu à partir de 1921. Le président Ahmadinejad doit certainement se souvenir de l'Ayatollah Fatollah Nouri, qui mena la contestation la plus virulente contre la constitution et doit avoir oublié qu'une partie du clergé refusa de le suivre et même appuyèrent les comités révolutionnarismes qui se constituèrent pour protéger l'acquis démocratique de1906. En 1952, le premier ministre Mohammad Mossadegh fort de l'appui de la population et du parti communiste le «Toudeh», nationalise le pétrole et le Chah quitte le pays. Dans l'ère post coloniale, les iraniens étaient encore une fois les premiers au Moyen-Orient a renversé un despote au profit d'une république qu'ils voulaient démocratique et souveraine, avant les Égyptiens qui exilèrent le roi Farouk en 1953,  avant l'assassinat  du Roi Faycal II d'Irak et le renversement de l'Empereur libyen Hailé Selassié en 1969. De cet événement, le président Ahmadinejad se rappelle-t-il que le docteur Mossadegh fut évincé et le Chah rétablit par l'appui des Américains oeuvrant main dans la main avec les partisans du despote et le grand clergé dirigé par l'ayatollah Kashani?  Quand en 1979, l'ayatollah Khomeiny atterrit à Téhéran et instaura la République Islamique suite à une révolution populaire, il n'était pas le seul a avoir mobilisé la foule. Ali Shariati, un laïc, pensait comme l'ayatollah Khomeyni que le chiisme de l'imam Ali est celui d'un mouvement dynamique contre la servitude et, que le martyre de l'Imam Hussein était le point d'orgue du combat pour la justice et l'égalité. Pour Ali Shariati, comme pour l'ayatollah Khomeiny, seule une minorité éclairée pouvait mener à bien cette mission. Mais à la différence de l'ayatollah Khomeiny, Ali Shariati ne faisait pas confiance au clergé pour être cette minorité et il pensait que le peuple finirait par être son propre imam, son propre guide. Le premier président de la République Islamique d'Iran, Abo al Hassan Bani Sader était très proche des idées de Ali Shariati. Ensemble, avec Mehdi Bazergan, du "Mouvement pour La Liberté" et qui fut premier ministre, avec "les Moudjahidines du Peuple", organisation qui réussit la jonction entre le Marxisme et l'Islam, les libéraux du "Front National" héritier du docteur Mossadegh et les communistes du "Toudeh",  contribuèrent au renversement de Mohamed Reza Pahlavi. Abo Al Hassan Bani Sader fut destitué et bannit, Mehdi Bazergan dut démissionner, les "Moujdahidines du Peuple" le "Front National" et le «Toudeh» furent dissout et persécutés. Les Passdarans furent chargés de les pourchasser. Ils comptaient dans leur rang un jeune révolutionnaire du nom de Mahmoud Ahmadinejad. Encore une fois une partie du clergé opérait un hold-up sur la révolution du peuple iranien. Une chape de plomb s'abattit sur l'Iran.

Le 23 mai 1997, Mohamed Khatami est élu Président de la République par 70 pour cent des iraniens. Connu pour sa modération et son ouverture d'esprit, il est adopté par la majorité des iraniens qui refusait l'obscurantisme du régime. Il nomme au ministère de l'intérieur  Abdallah Nouri et au ministère de la culture Atallah Mahajarani, deux réformateurs déterminés. Abdallah Nouri est obligé de démissionner sous la pression des conservateurs et les deux sont agressés physiquement en 1998. La même année,  plusieurs intellectuels proches du Président Khatami sont assassinés. Au début du mandat de celui-ci, les organes de presse réformateurs se multiplièrent. Mais l'autorité judiciaire, qui relève directement du Guide Suprême en ordonna systématiquement la fermeture. En 1999 et 2003, les étudiants excédés par la lenteur des réformes se révoltèrent et par deux fois les Bassidjis, la milice du régime, réprima violemment les contestataires. Quand le second mandat de Mohamed Khatami prit fin, les iraniens désabusés, laissèrent Mahmoud Ahmadinejad accéder à la présidence de la république. Ce fils de forgeron, ingénieur, révolutionnaire de la première heure et héros de la guerre irako-iranienne avait tout pour plaire à un peuple exsangue par des années de privations et d'espoirs déçus. Pendant sa campagne électorale il promit de s'attaquer à la corruption, plus particulièrement à celle du clergé affairiste qui s'était enrichi depuis la révolution, il visait particulièrement le clan de l'Ayatollah Hachémi Rafsandjani, son concurrent malheureux  aux élections présidentielles. Il annonça aux iraniens: "J'apporterais l'argent à votre table" promettant une meilleure redistribution des revenus du pétrole. Une fois au pouvoir, il remplaça des centaines de fonctionnaires par ses anciens compagnons des Passdarans, qui n'avaient pas nécessairement les compétences requises, ce qui entraîna un surplus de désordre dans l'administration et une militarisation du régime. Il ne put s'attaquer au clergé corrompu que par des discours. La montée en flèche du prix du pétrole, lui permit de prendre des mesures économiques démagogiques telle que la distribution d'argent comptant lors de ses déplacements dans les provinces. Il refusa d'appliquer  la privatisation de l'économie pourtant demandée par le Guide Suprême depuis 2006, et n'investit que faiblement dans les secteurs productifs particulièrement dans le raffinage de l'essence. Il changea deux fois le directeur de la banque centrale avec qui il n'était jamais d'accord sur la politique monétaire qu'il voulait laxiste. Il fit baisser les taux d'intérêts plus bas que l'inflation et en augmenta les salaires. Résultat en quatre ans, 1400 entreprises ont fermé leur porte, une inflation en octobre 2008 de 29.4 pour cent qui annula l'effet de toutes les augmentations de salaire accordé et l'Iran importe 40 pour cent de l'essence qu'il consomme. Sur le plan politique, sa principale réalisation est la poursuite de l'enrichissement de l'uranium. Si tous les iraniens sont d'accord pour que leur pays puisse produire de l'énergie nucléaire, beaucoup et au sein même des conservateurs mené par le président du parlement Ali Larijani, conteste l'opacité de sa politique nucléaire qui laisse grandir les soupçons sur son intention de produire une arme nucléaire. Le dossier nucléaire, les appels à la destruction d'Israël, son appui à toute organisation ou pays qui en veut à l'Occident, ont entraîné un surcroît d'isolement à l'Iran et un tassement des transferts de technologie et  investissement financier dont le pays a besoin. Le président, pourfendeur du népotisme et de la corruption, homme du peuple, habitant une modeste maison au sud de Téhéran, nomme en 2008, son ami Sadegh Mahsouli, au ministère de l'Intérieur. Celui-ci est plus connu pour ses millions que pour ses services rendus à la République. Il appliquera sans état d'âme la politique répressive du Président qui lui est inspiré par son mentor  religieux ultraconservateur l'Ayatollah Mohamed Taqi Mesbah Yazdi. Ses échecs économiques, son intolérance excessive, sa politique étrangère agressive emmenèrent en février 2008, fait inédit, les trois Grands Ayatollahs de Qom, Makarem Shirazi, Nouri ‎Hamedani et Safi Golpaigani, proches du Guide Suprême, à lui adresser une lettre où ils jugent sévèrement la politique de son poulain.

Détesté par les jeunes dans les universités, n'ayant pu tenir sa promesse de relever substantiellement le niveau des classes populaires, en conflit permanent avec une partie des députés conservateurs, critiqué par une partie du clergé enseignant de Qom et celui aux pouvoirs mener par Hachémi Rafsandjani, voilà l'homme qui se présente aux élections présidentielles et qui les emporte haut la main au premier tour avec 63 pour cent des voix!  En l'absence d'observateurs neutres, les allégations de tricheries portées par Mehdi Karoubi et Mir Hossein Moussawi à l'encontre du président sortant sont invérifiables. Cependant, quelques indices permettent de douter de la victoire de Mahmoud Ahmadinejad. D'abord, moins de deux heures après la fermeture des bureaux de vote, le résultat portant sur plus de quarante millions de voix était annoncé.  Le lendemain, le Guide Suprême se félicite de cette "bénédiction divine" avant même que le Conseil des Gardiens, seul organisme habilité a confirmé l'élection ne l'est encore fait. Ce même Conseil, tout en déclarant qu'il n'y a pas eu de fraudes massives, reconnaît que dans certains bureaux il y aurait eu plus de voix que d'inscrits. Dans les provinces  du Loristan et de l'Azerbadjian Oriental dont sont issus Mehdi Karoubi et Mir Hossein Moussawi, les deux opposants ont perdu face au président Ahmadinejad, ce qui est inconcevable tant ils  y sont populaires, le régionalisme en Iran, où cinquante pour cent des iraniens ne sont pas Perses, étant très marqué. Tout aussi étonnant, le président sortant l'aurait emporté dans le Baloutchistan sunnite et dans le Kurdistan, deux régions où son gouvernement a multiplié les exactions. Pourquoi le régime refuse toute contestation des résultats? Pourquoi réprime-t-il si durement les manifestants? Pourquoi menace-t-il de traduire Mir Hossein Moussawi en justice? A-t-il peur de lui? Certainement pas. Mir Hossein Moussawi est un homme du sérail, compagnon de lutte de l'Imam Khomeyni, premier ministre pendant huit ans sous la présidence de l'ayatollah Ali Khamenei. La couleur de sa campagne est le vert, celle de l'Islam et ses propos lors de la campagne électorale n'ont rien d'inquiétants pour le régime. Ses seules revendications étaient un peu plus de liberté individuelle pour les iraniens et une meilleure gestion économique. Or même sur ces deux questions le régime est incapable d'accorder la moindre concession. Le régime, c'est-à-dire le Guide Suprême, les institutions qu'il contrôle, une partie du clergé qui le soutient, une faction des députés qui lui sont encore fidèles, le président Ahmadinejad et les Passadrans, est désormais recroquevillé sur lui-même, coupé de la population, accroché à ses privilèges et à ses acquis économiques (les Passdarans et les Bonyads, les fondations religieuses, contrôlent des pans entiers de l'économie du pays). Trente ans après la révolution, l'Islam militant et libérateur s'est transformé en outil de répression et en une couverture sacrée pour toute forme d'enrichissement illicite et de dilapidation des richesses nationales. Les jeunes iraniens restent religieux, mais sont tout aussi avides de liberté, d'ouverture sur le monde et de changement. Depuis Cyrus l'Histoire le dit.  La tradition chiite du martyre pour une juste cause est profondément ancrée en eux. Sauf qu'aujourd'hui le régime n'en est plus le bénéficiaire, mais la cible. C'est pourquoi, malgré la violence et la radicalisation à prévoir du régime, la contestation ne s'arrêtera plus.  C'est un avis de tempête important. Puissent tous les admirateurs du président Ahmadinejad, en Iran et ailleurs, le prendre en compte.

 Amine Issa

 30/06/2009