La libération de Samir Al Kuntar est l’occasion de constater les changements fondamentaux survenus à l’esprit de la « résistance » depuis 1968. Pourquoi cette date ? Elle correspond à l’opération « Karama » menée par un commando palestinien sur le territoire israélien, un an après la défaite des armées arabes lors de la guerre des Six Jours. Cette opération emblématique devait être la première d’une série d’attaques menées par les palestiniens qui voulaient se défaire de la tutelle des Etats arabes incapables de leur restituer leurs territoires perdus en 1948, particulièrement à partir de 1978, date de la première invasion du Liban par Israël. Quand Samir Al Kuntar, affilié au Parti Communiste athé, débarqua à Nahariya, il dédia son opération au « grand leader arabe Gamal Abdel Nasser » un nationaliste arabe, laïc et socialiste. Or à sa libération, lors de son premier discours prononcé dans la banlieue sud, il remercia, d’abord Dieu de l’avoir soutenu pendant ses années de détention, ensuite, la résistance islamique et son « maitre » Hassan Nasrallah et n’évoqua nommément que les martyrs du Hezbollah. Que s’est-il passé entretemps ?

Au commencement était une résistance qui sous de multiples appellations et sous diverses bannières, aimait la vie. Les factions palestiniennes toutes tendances confondues, les partis progressistes, des socialistes, aux nationalistes et unionistes arabes, aux communistes de toute obédience, chrétiens, sunnites comme chiites, allaient au combat au risque de perdre leurs vies, mais avec l’espoir de la garder, de triompher et d’en jouir. Les combattants revenus du front, autour partageant un repas, aimaient écouter Marcel Khalifé et Ziad El Rahbani, reprenaient en chœur leurs refrains, buvaient à la santé de la résistance et à celles de ses martyrs. Garcia Lorca et Aragon étaient traduits en arabe et les vers de Mahmoud Darwiche servaient de slogan. Ibrahim Sous, représentant de l’OLP à Paris donnait des concerts de piano. Dalal Moghrabi, cheveux au vent, prenait en otage un autocar israélien, Leila Chahid cornaquait Jean Genet à Beyrouth et Georgina Rizk épousait Abou Hassan Salamé. Sur un autre front, celui de la résistance contre les égarements de la révolution palestinienne et l’occupation syrienne, je ne retiendrais que cette image d’un combattant du Front Libanais, au Holiday-Inn, son arme posée sur le couvercle d’un piano, égrenant quelques notes, entre deux assauts.

Ensuite, à partir de 1982, après l’expulsion de l’OLP vers Tunis, graduellement le spectacle devint tout autre. Le Hezbollah, le Jihad Islamique et le Hamas prenaient la relève du combat contre Israël.  Les révolutionnaires « noirs de barbe » (1) abandonnaient la scène aux barbes des islamistes. La mort au service de Dieu devenait souhaitable, le foulard noir et rouge de Dalal Moghrabi se mutait en un voile austère. Les poèmes de Mahmoud Darwiche chantés par Marcel Khalifé étaient censurés, l’alcool et les chansons profanes proscrites et le pianiste du Holiday-Inn cédait le pas au « moine soldat ».

La résistance à l’envahisseur est plus qu’un droit, c’est un devoir pour ceux qui prétendent vivre libres. Mais la liberté est une indivisible. Elle concerne tous les aspects de la vie, elle est dans cette « vallée de larmes »(2) où « la jouissance de la vie de ce monde est précaire » (3) un hymne à la joie.

 

1-Aragon : L’Affiche rouge

2- Salvé Regina : Prière attribuée à Sainte Catherine de Sienne ou à Saint  

    Dominique.

3- Qoran : Sourate Les Femmes, verset 77.

 

 Amine Issa

10/08/08